Charlotte

En écoutant l’enregistrement du morceau 03:06 d’Ólafur Arnalds et Nils Frahm, je pense à Charlotte.

Elle était là lors de l’enregistrement, une certaine nuit de mai, sous la pyramide du Louvre. Elle était là, à écouter la musique que j’écoute maintenant et elle entendait, comme je l’entends, fredonner Ólafur par-dessus sa musique.

Je me souviens d’avoir assisté, avec elle et sa mère, à une performance de Nils Frahm, à Nantes, il y a longtemps. Avec Nils et Ólafur, c’est Nantes entière qui est tombée dans l’escarcelle de Charlotte. Pour moi, pour ma mémoire, Nantes, Charlotte et ces deux pianistes forment une entité distincte, disjointe, une île commune où je voudrais retourner.

J’ai le sentiment qu’entre moi et les gens peut, au hasard, se former détroit. A la manière de ses rigoles sèches qui tailladent certain désert, qu’on passe aisément, et qui un matin d’orage se gorgent d’eau et deviennent des torrents. La plaine ouverte se découvre disloquée en petits archipels plus ou moins isolés, en petites patries désespérément autonomes et labiles. Combien d’années faudra-t-il pour édifier le pont nécessaire au franchissement des nouveaux estuaires ? Personne ne le sait jamais.

Quand je rentrais chez moi, depuis Bourges, je faisais étape assez souvent à Nantes et nous passions avec Charlotte une soirée ou deux. Elles étaient étranges et joyeuses. Nous lisions de la poésie, regardions un film, buvions du thé dans des tasses plus ou moins ébréchés.

La voix de la troisième minute du morceau 03:06, ce murmure qui se chevauche un instant au piano, me rappelle que partout des êtres existent qui sont mes ami.es., des visages croisés et reconnus et qu’ils sont bien vivants, même si nous sommes séparés par une foules de petites rivières ou océans impraticables en l’état.

Je peux me tenir devant un souvenir et formuler une pensée comme : « ce monde a existé ». Cette idée, toute simple, d’un monde qui a eu lieu, me traverse et avec elle l’intuition bizarre que si ce monde a eu lieu, c’est qu’il continue d’avoir lieu quelque part et qu’il continuera longtemps. Exactement comme continue le chuchotement d’un enregistrement audio, exactement comme continue l’image photographié, le monde qui fut continue malgré tout dans son entêtement.

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