Le ballebaudruche

Mon frère et moi avions un jeu.

Les règles étaient précises et connues de nous seuls.

Le terrain était la chambre de nos parents (puis de notre père), au premier étage de notre maison d’enfance. Le lit, au centre de la chambre, coupait la pièce en deux. À droite, une fenêtre, au centre du mur, était cernée par deux placards encastré dans le plâtre.

Sur toute la longueur de la pièce était disposés des vêtements qui coupaient plus ou moins précisément la chambre en deux camps. La ligne de démarcation allait du centre de la fenêtre au centre de la tête de lit.

Un ballon ensuite était gonflé. Ballon de baudruche acheté au Leclerc du coin.

Je ne sais pas comment furent décrétées les règles du ballebaudruche – c’est ainsi que nous appelions le jeu. D’une certaine manière, même si j’ai sans doute été à l’origine de ses lois initiales, le système général se perd dans la nuit des temps. Les règles étaient donc les suivantes :

  • Les joueurs occupent un camp et n’ont pas le droit de poser le pied dans le camp adversaire (ils peuvent en revanche frapper la balle dans le camp adverse en utilisant l’allonge du bras ou du pied).
  • Chaque joueur sert deux fois de rang pour le point, ensuite le service passe à l’adversaire.
  • Toutes les parties du corps sont utilisables pour frapper la balle.
  • Il n’est pas autorisé de toucher plus de deux fois la balle dans son camp.
  • Il est autorisé de souffler sur la balle pour lui faire changer de trajectoire ou la faire avancer (technique utilisée notamment quand, par effet, la balle revient dans son camp alors que les deux coups ont été utilisés).
  • Il n’est pas autorisé de frapper la balle du haut vers le bas (sous forme de smash).
  • Si la balle tombe sur la frontière, elle peut être frappé.
  • Si un joueur frappe, avec la balle, la porte des placards encastrés du camp adverse, un point lui revient.
  • Si le joueur du camp situé face à la porte d’entrée de la chambre parvient à faire que la balle frappe le bois de la porte, il gagne un point.
  • La manche se termine au bout de vingt points.
  • Au bout de dix points, les adversaires changent de camp (ce système est nécessaire pour rééquilibrer le désavantage du joueur côté porte d’entrée).
  • La partie se termine au meilleur des trois ou cinq manches.

Ces règles sont issues de ma mémoire et il possible que mon frère rectifie certains points.

L’absence d’arbitre neutre posait quelque fois problèmes dans la résolution de conflits importants au moment du jeu. Comment décider d’un point équivoque ? La solution la plus couramment adoptée, outre le combat à mains nues sur le lit, était l’entre-deux utilisés au basket.

L’un des aspects les plus subtils et techniques de notre jeu était dans le ballon de baudruche que nous utilisions plusieurs jours et qui lentement se dégonflait, se fripait, de telle sorte que l’intensité des échanges et les stratégies évoluaient au fil de la disparition du ballon. Il était, par exemple, bien plus efficace de réaliser des amorties à proximité de la ligne frontière quand le ballon était petit et dégonflé. Au contraire, il fallait privilégier la fameuse technique du rebond sur le plafond quand le ballon était extrêmement gonflé.

Le ballebaudruche était une de nos activités favorites et nous y avons joué jusqu’à très tard. A vrai dire, si demain mon frère me proposait une partie, sur un nouveau terrain, j’y jouerais encore.

Les désavantages du ballebaudruche sont multiples pour celui qui veut regarder tranquillement la télévision car le jeu provoque cris, batailles et quelques fois colère.

Si je devais reconstituer l’histoire complète du ballebaudruche, il me faudrait remonter plus loin dans le temps. Avant d’être transféré dans la chambre parentale, le terrain initial était ma chambre. Mon frère, plus petit alors, moins fort aussi, occupait la place de mon lit en hauteur et moi le bas. Je devais toucher le mur derrière lui, il devait toucher le sol sous mes pieds.

Souvent, ma mère ou mon père nous demandaient d’arrêter ou de faire moins de bruit. Il n’était pas possible d’en faire moins. Ni de ne pas briser, quelque fois, une latte du sommier ni même ses doigts quand il fallait frapper ras contre le mur.

Le gagnant de plusieurs parties pouvait réclamer un titre – que nous avons toujours, mon frère et moi, pour d’autres jeux. Ce titre avait un nom : « être chabada ». Le gagnant de plusieurs parties pouvait ainsi annoncer : « je suis chabada du ballebaudruche » ce qui équivalait à un défi. L’autre devait répondre : « seulement si tu gagnes celle-ci » et la partie décisive s’engageait.

Celui qui est « chabada » ne gagne pas seulement un titre sportif, mais un argument particulier pour réclamer, ici et là, des privilèges et le respect.

Le titre de « chabada » ne pouvait être remis en jeu avant plusieurs parties et s’il n’est pas défié de nouveau le « chabada » le reste pour la vie.

Mon frère est encore aujourd’hui « chabada du ballebaudruche » et je ne peux rien y faire.

L’Île #6

J’invente cet homme éveillé d’un cauchemar et qui, dans la nuit, tâtonne à la recherche de la lumière et, ne la trouvant pas, s’engouffre dans la salle de bain attenante à sa chambre. Là, dans la petite pièce tapissée de motifs hallucinés, la clarté de la lune offre assez de lumière pour qu’il puisse être sûr de n’être pas devenu aveugle. Mais, en même temps, devant lui se trouve le lavabo et il s’entraperçoit, un instant, dans le miroir. Avant que ses yeux aient pu identifier la forme de son visage, il croit voir un mort, une dépouille, puis, quand il se reconnait, ce n’est pas lui immédiatement qu’il regarde, mais la face blême de son propre cadavre. Non pas de son cadavre prochain, non pas de sa mort future, mais bien du cadavre qui l’habite, qui est toujours en lui. Ensuite, évidemment, cet homme ne peut plus se recoucher sans penser à sa posture – posture de gisant, allure d’embaumé. Il ne peut plus regarder son reflet ni les traits de quiconque sans apercevoir le cadavre dissimulé sous la chair incarnée. Cet homme que j’invente est mon livre potentiel, mon livre à venir, cet homme que j’invente est ce que mon livre pourrait faire en moi.

Comptine

Onze heures. Huit ans.
Assez tôt pour réciter
la poésie de Prévert
apprise par cœur
avant-hier, yeux fermés.

L’amarre larguée je vais
encore fermer les yeux
pour raconter l’histoire.

Me souvenir c’est :

tirer de ma mémoire
le dessin que j’ai fait
à gauche dans le cahier

regarder dans ma tête
les lignes d’encre noire
les sauts et les tirets

faire avec mes doigts
un petit signe discret
pour compter les syllabes

bouger mes lèvres avant
qu’ait commencé le mot
que je prononcerai

coller mes bras le long
de mon corps
comme on porte un corset

faire avec ma voix
de petites vagues pointues
ne s’arrêter jamais.