L’Île #9

L’écriture est victime d’obsolescence. Elle n’en est pas plus ou moins victime que tout le reste, mais plus que pour tout le reste son obsolescence est spectaculaire et sensible pour celui qui écrit. Pour celui ou celle qui écrit, son écriture est essentiellement inactuelle et je ne vois pas comment on peut écrire sans être endeuillé, en même temps, de ce qui est en train d’être écrit. Ce deuil simultané à l’écriture m’afflige de telle sorte que l’écriture d’un roman m’apparaît comme une longue traversée de cimetière, une longue procession mortuaire. J’écris comme on chasse le papillon : plantant dans l’aile et l’abdomen la punaise qui me fixera. Un roman écrit de bout en bout serait comme la Grande Galerie de l’Evolution de mon écriture. Dans cette Grande Galerie, non seulement les premiers chapitres, mais même les derniers, contaminés en quelque sorte par l’ensemble, sentiraient la naphtaline, le formol. Dans cette Grande Galerie le réel se révèlerait essentiellement disparu et quelque fois empaillé.

En vérité, il me semble que le réel entier est victime de sédimentation et de cette séparation d’avec la vie active qui produit en nous le sentiment habituel de la nostalgie ou du rêve. Mais, cette vérité est la plupart du temps camouflée par notre propre mouvement. Comme l’enfant qui croirait que les animaux de la Grande Galerie de l’Évolution bougent encore, même imperceptiblement. Comme l’enfant qui est certain que les bêtes s’animent quand son dos est tourné. L’écriture condamne celui qui écrit à ne plus croire en ces illusions bienvenues – parce qu’elles seules, peut-être, rendent la vie entièrement supportable. Plus que l’écriture même, la relecture empêche le rêve d’une agitation qui nous resterait caché : l’enfant peut croire que tout a bougé derrière son dos, mais pour le croire vraiment il ne doit pas se retourner. On ne peut pas écrire un roman sans se retourner sans arrêt sur son écriture. L’écriture d’un roman est une taxidermie qui consiste non seulement à vider le réel de ses viscères chauds et de ses gémissements, mais aussi de remplir ce réel d’une paille rêche et de substances chimiques capables de stabiliser dans un état définitif l’ensemble de ce qui constituait autrefois la bête.

L’Île #8

Au fond, le langage et le corps sont deux régions d’une île que j’ai creusée et géographiée totalement. Le personnage de K. dans Le Château me bouleverse parce que sa tâche est accomplie ou pourrait l’être très vite. Je n’imagine pas la région du « Château » si vaste et si l’ordre lui était confirmé il pourrait l’arpenter en quelques jours. Il ne manque qu’un appel, une réponse. « Confirmation de ce que mes mots toucheraient le cœur du monde » écrirait Dagerman.

Finalement, il n’est pas possible d’écrire autrement que sans nécessité. La nécessité d’écrire n’est jamais la nécessité d’écrire. Elle est une nécessité transformée, abâtardie, une nécessité convertie comme est modifiée la forme d’une énergie. L’écriture de mes dissertations d’étude était une épreuve non pas de la pensée, mais du corps. Je ne veux pas dire par là que les questions posées étaient simples – elle ne l’était pas – ni que je pensais aisément – rien n’est moins vrai –, mais une fois ces difficultés passées, l’impossible véritable était dans la conversion de cette question posée en une réponse rédigée sur plusieurs pages, organisées, triées. Il est pratiquement impossible d’accepter qu’une idée naissante dans l’esprit soit la cause d’un texte. Une telle altération est un scandale. C’est pourquoi, pour moi, rien n’est plus éloigné de l’écriture de la poésie que la réflexion. Si je pense à ce que je fais, je suis immédiatement figé comme je l’étais quand je devais m’obliger à traduire textuellement une pensée complexe. C’est pourquoi, je ne peux presque pas me relire et pourquoi aussi écrire un roman de bout en bout me semble être une tâche impossible et presque révoltante. L’idée d’un plan présidant à la rédaction – plan presque obligatoire, dit-on, pour concrétiser un tel projet – est une idée horrible, une abomination.

Si je pense assez fort à ce qu’écrire veut dire pour moi, je m’imagine entrant dans une boulangerie répondre, au vendeur qui me demande : « et avec ceci ? », une longue histoire au sujet de mon père, de notre relation commune, de ses difficultés et de mes angoisses de mort. Ce n’est pas qu’écrire est répondre à une question qui ne m’a pas été posé. C’est qu’écrire est répondre très mal à une question qui n’était pas si grave. Mâchonner une réponse comme les vieux dans les parcs qui nourrissent les pigeons, ces vieux qui parlent pour eux-mêmes et pour tout le monde en même temps. Je ne peux pas croire que quelqu’un puisse vouloir écouterune telle parole – on peut vouloir l’entendre comme j’entendais la voix de mon grand-père, mais on ne peut pas vouloir l’écouter. Une telle parole m’inspire dégoût ou indifférence. Si je devais écrire un roman, je serais dégouté de la première à la dernière ligne et à la fin seulement, peut-être, ce dégoût aurait été transformé en fascination, en désir. Mais, il en faut beaucoup pour que d’un dégoût naisse un désir et plus encore pour provoquer l’opération qui altère assez le dégoût pour parvenir au désir.

De ce fait même, la totalité de mes tentatives se soldent par des échecs et suivent le même processus : j’écris un début qui me plait, réveille en moi quelque chose, début sur lequel je reviens quelque fois puis qui m’écœure très vite et que je rejette totalement pour n’y revenir jamais. Je fais ensuite semblant, quelques temps, pour les autres, d’être encore au travail, mais au lieu de me rendre dans le bureau de mon écriture, dans l’île de mon écriture, dans le bureau de mon écriture où s’empilent les fragments, je vais me balader ailleurs et je trompe mon roman avec n’importe quoi d’autre que lui, je romps avec lui lâchement parce qu’il me donne une envie irrépressible de vomir, parce qu’il est déjà mort pour moi, même s’il ne le sait pas encore lui-même.

L’Île #7

On dit de quelqu’un qui voit sa mort en face qu’il ne sera « jamais plus le même ». Une telle idée m’apparaît comme la plus délicieuse, la plus enviable. Je ne me souviens pas avoir, dans ma vie consciente, aspiré à autre chose qu’à ceci : confirmation de ce que je ne suis « jamais plus le même ». L’ordre de mon existence, la forme bien connue de mes habitudes, le rituel même de l’écriture me corrompent de la manière la plus abjecte qui soit : en me figeant définitivement dans une identité. J’aimerais croire au romantisme d’une vie vécue de telle sorte qu’elle change, qu’elle n’est jamais semblable. Mais, je sens en même temps comme l’enfant de six ans que j’étais pense comme moi-même. Je ne veux pas dire au sens charmant et lyrique d’une enfance du jeu que je trouverais encore dans mon cœur, mais au sens d’une banalité qui aurait, dès ma naissance, tout recouvert et qui épuise encore tous les aspects de mon existence et de ma pensée.

Manon dit souvent une chose très vraie qui est que les idées que j’énonce peuvent souvent être entièrement renversées et paraître aussi juste. Pour finir, tout ce que je dis et tout ce que je fais pourrait être renversé et être semblable. Bien sûr, le sens de ce que je dirais alors, le sens de mes actes serait différent, mais l’impulsion initiée, le mouvement latent, l’intention ne changerait pas. Je me retrouve partout, comme l’enfant qui, du haut ou du bas de l’escalier, partage une même frayeur et une même volonté.