L’Île #8

Au fond, le langage et le corps sont deux régions d’une île que j’ai creusée et géographiée totalement. Le personnage de K. dans Le Château me bouleverse parce que sa tâche est accomplie ou pourrait l’être très vite. Je n’imagine pas la région du « Château » si vaste et si l’ordre lui était confirmé il pourrait l’arpenter en quelques jours. Il ne manque qu’un appel, une réponse. « Confirmation de ce que mes mots toucheraient le cœur du monde » écrirait Dagerman.

Finalement, il n’est pas possible d’écrire autrement que sans nécessité. La nécessité d’écrire n’est jamais la nécessité d’écrire. Elle est une nécessité transformée, abâtardie, une nécessité convertie comme est modifiée la forme d’une énergie. L’écriture de mes dissertations d’étude était une épreuve non pas de la pensée, mais du corps. Je ne veux pas dire par là que les questions posées étaient simples – elle ne l’était pas – ni que je pensais aisément – rien n’est moins vrai –, mais une fois ces difficultés passées, l’impossible véritable était dans la conversion de cette question posée en une réponse rédigée sur plusieurs pages, organisées, triées. Il est pratiquement impossible d’accepter qu’une idée naissante dans l’esprit soit la cause d’un texte. Une telle altération est un scandale. C’est pourquoi, pour moi, rien n’est plus éloigné de l’écriture de la poésie que la réflexion. Si je pense à ce que je fais, je suis immédiatement figé comme je l’étais quand je devais m’obliger à traduire textuellement une pensée complexe. C’est pourquoi, je ne peux presque pas me relire et pourquoi aussi écrire un roman de bout en bout me semble être une tâche impossible et presque révoltante. L’idée d’un plan présidant à la rédaction – plan presque obligatoire, dit-on, pour concrétiser un tel projet – est une idée horrible, une abomination.

Si je pense assez fort à ce qu’écrire veut dire pour moi, je m’imagine entrant dans une boulangerie répondre, au vendeur qui me demande : « et avec ceci ? », une longue histoire au sujet de mon père, de notre relation commune, de ses difficultés et de mes angoisses de mort. Ce n’est pas qu’écrire est répondre à une question qui ne m’a pas été posé. C’est qu’écrire est répondre très mal à une question qui n’était pas si grave. Mâchonner une réponse comme les vieux dans les parcs qui nourrissent les pigeons, ces vieux qui parlent pour eux-mêmes et pour tout le monde en même temps. Je ne peux pas croire que quelqu’un puisse vouloir écouterune telle parole – on peut vouloir l’entendre comme j’entendais la voix de mon grand-père, mais on ne peut pas vouloir l’écouter. Une telle parole m’inspire dégoût ou indifférence. Si je devais écrire un roman, je serais dégouté de la première à la dernière ligne et à la fin seulement, peut-être, ce dégoût aurait été transformé en fascination, en désir. Mais, il en faut beaucoup pour que d’un dégoût naisse un désir et plus encore pour provoquer l’opération qui altère assez le dégoût pour parvenir au désir.

De ce fait même, la totalité de mes tentatives se soldent par des échecs et suivent le même processus : j’écris un début qui me plait, réveille en moi quelque chose, début sur lequel je reviens quelque fois puis qui m’écœure très vite et que je rejette totalement pour n’y revenir jamais. Je fais ensuite semblant, quelques temps, pour les autres, d’être encore au travail, mais au lieu de me rendre dans le bureau de mon écriture, dans l’île de mon écriture, dans le bureau de mon écriture où s’empilent les fragments, je vais me balader ailleurs et je trompe mon roman avec n’importe quoi d’autre que lui, je romps avec lui lâchement parce qu’il me donne une envie irrépressible de vomir, parce qu’il est déjà mort pour moi, même s’il ne le sait pas encore lui-même.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s