Maîtrise de l’incendie #2

Plus tard c’est crépuscule.

Dans la forêt, ma mère hurle
que je suis mort, enfin.

Dans les buissons s’éveille
la grande faim du loup.

Mère couvre mon sommeil
d’une quinte de toux,

mon cou a teinte vermeil
d’animal crocheté ;

mes cuisses sont posées
droites dans le terrier

d’un noir buisson de houx.
La serrure est fâchée

d’être rouillée encore.
On frappe le coffre d’or

de mon torse empaillé.
L’opercule déchiré

de ma bouche se tord.

Maîtrise de l’incendie

De tous les beffrois qui brûlent,
le tien est le dernier.

Des campagnes, viennent à pieds
les enfants et les hommes.

Des femmes frappent sur le damier
d’une nappe de ciment.

Fond sur le parvis la cloche
de notre père,

qui se promène au sentier
d’ennui amer.

Liquide cierge de cuivre,
d’étain, de pierre :

entre ses pieds s’ouvrent l’enfer
d’un escalier sans fond.

Les familles battent le champ
en récitant comptines.

A la fenêtre, tu entends
leurs chants dans les sillons.

Des fermes humides et sûres
vient le chaos des couverts.

Au village, l’incendie est
une cape de géant,

ciel d’étoiles et de piments.
L’enfant réclame son dessert.

La vaisselle bouillonne quand
s’effondre le haut clocher

Personne n’entend tomber
l’étage de tes prières.

Petits cailloux amoncelés
dans la chaussure d’un vagabond.

L’enfant ramasse bâtons, pommes
de pin, projectiles

qu’il lancera aveuglément
dans la tête des hautes flammes.

Tous s’approchent de la porte
du village ou brasier

et se souviennent d’avoir laissé
l’objet précieux dans le buffet.

Langue malade lèche
la façade d’une vieille maison :

grande, lourde et rêche,
qui se transforme en cendre.

De tous les greniers le tien
est celui qu’il faut vendre,

celui qu’il faut céder,
celui qu’il faut vider
ou celui qu’il faut prendre.

La tradition voulait.

La tradition voulait. Ce qu’elle voulait, certes, avait été perdu, mais nous savions. Nous savions que bouger n’était pas simple, que parler n’était pas rien. Nous dansions. Certains d’avoir été maudits, car nous avions oublié. La tradition voulait. Nous allumions des feux pour jeter nos prières. Les nôtres mourraient croyant déterrer un secret. Sourire aux lèvres, comme des conjurés. La vie passait à frapper nos talons contre le sol. Le bruit de nos talons. La terre soulevée par nos talons. Nous mangions des fruits et nous pouvions pleurer. La tradition voulait et nous l’avions laissé. Laissé quelque part, on-ne-sait où. Le vêtement oublié de la tradition. Certains disaient qu’elle était robe, d’autre manteau blanc. Mais nous pouvions pleurer à penser ses déchirures. N’importe quand. Comme ça. Nous pleurions. Encore aujourd’hui, nous pleurons. Nous pleurons ce qui est perdu et ce qui reste à perdre. Nos morts ne savent plus rire avant de s’enterrer. Nos pieds ne savent plus tourner autour d’un feu. Nos yeux sont éteints par la poussière. La tradition voulait. Veut-elle encore ? Personne ne le sait. Personne ne sait quand commence la tradition ni quand elle se termine. Il se passe qu’un jour l’un de nous cesse de dire ce qui toujours est dit. L’un de nous ne danse plus. Ne répète plus la prière. Personne ne sait quand celui-là cesse de parler, mais il cesse. Personne ne sait quand celle-là ne danse plus, mais elle est immobile. Ce jour-là, la promesse est perdue. La tradition voulait.

Mauvaise théologie – Miracle

Des images viennent.

Un patient dans un lit d’hôpital. Il fait extrêmement chaud mais lui sous la couette à froid comme inversion des pôles.

Une chasse qui tourne mal parce qu’un nuage d’étourneaux fait tomber la nuit dans le bois. Le bruit des aboiements couvre les clameurs des chasseurs elles-mêmes couvertes par le son des oiseaux.

Une table qui se fend d’un coup dans un grenier parce qu’elle a été déposée là et attend.

Ce que je ne mesure pas assez : que ces images sont de petits miracles.

Miracle cela veut dire prodige et miroir.

Le miracle nous regarde en premier lieu. Ça me regarde. Devant le miracle, je suis convoqué et c’est aussi cela le miracle.

Aussi la conscience d’avoir été choisi.

Ce qui fait d’ailleurs que le miracle perdure dans un monde purgé de Dieu et de ses agents doubles (anges, démons, prophètes qui fendent pierre et mer en deux).

Le miracle n’a besoin que de la circonstance.

« C’est un miracle » dira-t-on du cancéreux qui échappe mystérieusement à son mal. Même l’athée peut le dire. Un miracle est seulement ceci : constat d’une circonstance.

Les circonstances ne sont pas rares. En réalité, les miracles nous envahissent. Le monde est une jachère où pullulent les miracles ignorés.

Remarquer la circonstance : voilà le miracle.

 J’imagine un être capable de percevoir que le miracle est partout, presque jusqu’à la nausée.

La circonstance et le miracle sont deux substances conjointes.

Percevoir partout le miracle provoque une nausée semblable à celui qui comprendrait que n’importe quelle ligne droite est un carrefour perpétuellement répété.

L’hygiène du miracle suppose ceci : croire de toute ses forces que le monde n’est pas entièrement miraculeux.

Croire c’est donc croire que le monde est d’abord vide de prodiges pour se faire croire ensuite qu’ici et là apparaissent des miracles.

Dieu et ses apparitions sont des anomalies rajoutées à l’évidence du miracle et de la circonstance. Comme des carrefours, rond-point inventés pour donner l’idée que le monde est essentiellement une ligne droite.

Or si celui qui ne croit pas en Dieu voit aussi le miracle c’est que le miracle n’a pas besoin de Dieu.

Dieu a besoin du miracle.

Le miracle est la nourriture spirituelle de base de Dieu. Plus encore, Dieu n’est que dans la mesure où on soumet le monde a un régime strict faible en miracle (comme on dirait déprotéiné).

Si le miracle est le miroir et que Dieu épuise le miracle dans le monde, alors Dieu est voile noir devant les glaces.

Comme si croire était vouloir habiter la Galerie des Glaces sans jamais s’apercevoir.

Quelque fois, le croyant voit, c’est-à-dire qu’il prend conscience, c’est-à-dire qu’il saisit dans le saisissement d’une circonstance ce qui y est caché : son propre pouvoir de saisir.

Le miracle devient le nom d’une liaison subtile entre le Ciel et soi. Une circonstance exceptionnelle. Mais l’exception signifie ceci que l’on retire du rayon infini des circonstances une circonstance pour l’élire comme première, comme clef.

Or qui est au cœur de cette élection : soi-même.

J’invente maintenant un esprit qui verrait partout des miracles et qui en deviendrait fou. Fou, cela veut dire soufflé, de follere qui veut dire être soufflé, de follet qui veut dire feu follet. Il irait partout, de miracles en miracles, fatigué par l’évidence de toutes les circonstances et de leur mariage infini, assemblée de miracles qui n’en finiraient plus jusqu’à produire une unité parfaite et intolérable de circonstances miraculeuses parce que circonstanciel.

Que voudrait être ce fou sinon Dieu ?

Dieu qui, seul, échappe au miracle puisqu’il échappe aux circonstances. Habitant ce lieu-dit d’éternité, seul domaine paisible où la circonstance, le miracle, n’a pas le droit d’entrer. Dimension sans évènements.

A-t-on déjà imaginé ceci que les monothéismes appellent la Création a toujours été considérée « à l’envers » ?

J’invente un monde duquel Dieu est sorti et non pas sorti de Dieu.

Dieu devenu celui qui, voulant échapper au miracle, ferait son nid dans l’éternité.

D’abord les miracles, d’abord les circonstances, d’abord l’évènement, ensuite Dieu, depuis le miracle, et même contre lui, incréé, passant les portes d’Éternité pour ne plus être confronté à l’abominable nausée du miracle partout.

Ce que cet esprit que j’imagine subit c’est la conscience effective du temps, c’est-à-dire de la répétition de la circonstance.

Il sent que le temps est partout parce que le miracle de son effloraison est constant. Il regarde tomber sa tartine du mauvais côté : c’est un miracle. Un oiseau se pose sur tel endroit du fil électrique qui borde son appartement : c’est un miracle. Il pose sa main sur la poignée de la porte, ouvre : c’est un miracle.

Plus tard, il est plein de circonstances et est trop fatigué pour continuer encore le dénombrement des évènements.

Alors, dans son esprit, il se représente un pays où le miracle est mort, région bénie où les circonstances se taisent. Image immobile du temps.

Cette paisible plaine il l’appelle éternité.

Il s’y rend. De fou, de feu follet vacillant entre les miracles comme entre les coups de vent de la contingence, il devient Dieu, c’est-à-dire qu’il cesse enfin de devenir.

Le miracle est terminé.