Mauvaise théologie – Miracle

Des images viennent.

Un patient dans un lit d’hôpital. Il fait extrêmement chaud mais lui sous la couette à froid comme inversion des pôles.

Une chasse qui tourne mal parce qu’un nuage d’étourneaux fait tomber la nuit dans le bois. Le bruit des aboiements couvre les clameurs des chasseurs elles-mêmes couvertes par le son des oiseaux.

Une table qui se fend d’un coup dans un grenier parce qu’elle a été déposée là et attend.

Ce que je ne mesure pas assez : que ces images sont de petits miracles.

Miracle cela veut dire prodige et miroir.

Le miracle nous regarde en premier lieu. Ça me regarde. Devant le miracle, je suis convoqué et c’est aussi cela le miracle.

Aussi la conscience d’avoir été choisi.

Ce qui fait d’ailleurs que le miracle perdure dans un monde purgé de Dieu et de ses agents doubles (anges, démons, prophètes qui fendent pierre et mer en deux).

Le miracle n’a besoin que de la circonstance.

« C’est un miracle » dira-t-on du cancéreux qui échappe mystérieusement à son mal. Même l’athée peut le dire. Un miracle est seulement ceci : constat d’une circonstance.

Les circonstances ne sont pas rares. En réalité, les miracles nous envahissent. Le monde est une jachère où pullulent les miracles ignorés.

Remarquer la circonstance : voilà le miracle.

 J’imagine un être capable de percevoir que le miracle est partout, presque jusqu’à la nausée.

La circonstance et le miracle sont deux substances conjointes.

Percevoir partout le miracle provoque une nausée semblable à celui qui comprendrait que n’importe quelle ligne droite est un carrefour perpétuellement répété.

L’hygiène du miracle suppose ceci : croire de toute ses forces que le monde n’est pas entièrement miraculeux.

Croire c’est donc croire que le monde est d’abord vide de prodiges pour se faire croire ensuite qu’ici et là apparaissent des miracles.

Dieu et ses apparitions sont des anomalies rajoutées à l’évidence du miracle et de la circonstance. Comme des carrefours, rond-point inventés pour donner l’idée que le monde est essentiellement une ligne droite.

Or si celui qui ne croit pas en Dieu voit aussi le miracle c’est que le miracle n’a pas besoin de Dieu.

Dieu a besoin du miracle.

Le miracle est la nourriture spirituelle de base de Dieu. Plus encore, Dieu n’est que dans la mesure où on soumet le monde a un régime strict faible en miracle (comme on dirait déprotéiné).

Si le miracle est le miroir et que Dieu épuise le miracle dans le monde, alors Dieu est voile noir devant les glaces.

Comme si croire était vouloir habiter la Galerie des Glaces sans jamais s’apercevoir.

Quelque fois, le croyant voit, c’est-à-dire qu’il prend conscience, c’est-à-dire qu’il saisit dans le saisissement d’une circonstance ce qui y est caché : son propre pouvoir de saisir.

Le miracle devient le nom d’une liaison subtile entre le Ciel et soi. Une circonstance exceptionnelle. Mais l’exception signifie ceci que l’on retire du rayon infini des circonstances une circonstance pour l’élire comme première, comme clef.

Or qui est au cœur de cette élection : soi-même.

J’invente maintenant un esprit qui verrait partout des miracles et qui en deviendrait fou. Fou, cela veut dire soufflé, de follere qui veut dire être soufflé, de follet qui veut dire feu follet. Il irait partout, de miracles en miracles, fatigué par l’évidence de toutes les circonstances et de leur mariage infini, assemblée de miracles qui n’en finiraient plus jusqu’à produire une unité parfaite et intolérable de circonstances miraculeuses parce que circonstanciel.

Que voudrait être ce fou sinon Dieu ?

Dieu qui, seul, échappe au miracle puisqu’il échappe aux circonstances. Habitant ce lieu-dit d’éternité, seul domaine paisible où la circonstance, le miracle, n’a pas le droit d’entrer. Dimension sans évènements.

A-t-on déjà imaginé ceci que les monothéismes appellent la Création a toujours été considérée « à l’envers » ?

J’invente un monde duquel Dieu est sorti et non pas sorti de Dieu.

Dieu devenu celui qui, voulant échapper au miracle, ferait son nid dans l’éternité.

D’abord les miracles, d’abord les circonstances, d’abord l’évènement, ensuite Dieu, depuis le miracle, et même contre lui, incréé, passant les portes d’Éternité pour ne plus être confronté à l’abominable nausée du miracle partout.

Ce que cet esprit que j’imagine subit c’est la conscience effective du temps, c’est-à-dire de la répétition de la circonstance.

Il sent que le temps est partout parce que le miracle de son effloraison est constant. Il regarde tomber sa tartine du mauvais côté : c’est un miracle. Un oiseau se pose sur tel endroit du fil électrique qui borde son appartement : c’est un miracle. Il pose sa main sur la poignée de la porte, ouvre : c’est un miracle.

Plus tard, il est plein de circonstances et est trop fatigué pour continuer encore le dénombrement des évènements.

Alors, dans son esprit, il se représente un pays où le miracle est mort, région bénie où les circonstances se taisent. Image immobile du temps.

Cette paisible plaine il l’appelle éternité.

Il s’y rend. De fou, de feu follet vacillant entre les miracles comme entre les coups de vent de la contingence, il devient Dieu, c’est-à-dire qu’il cesse enfin de devenir.

Le miracle est terminé.

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