Graisse brûlée

graisse brûlée. odeur de graisse brûlée. nappe de graisse brûlée. table de bois souillé. balançoires. parents d’une tristesse infinie. d’une tristesse noire. l’ennui s’allonge sur leur visage. la longue saignée du sommeil qui vient. dix dernières années passées à dormir debout. raconter l’histoire des animaux. justifier le ciel. son bleu. ses étoiles. orage à faire peur toutes les nuits de la semaine. cauchemar répété.

la vie traine ses années. le temps de crasse et de sable mêlé. lymphe jaunâtre du soleil l’été. orange froissé des platanes. se souviennent-ils quand ils étaient inattentif. l’innocence conservée jusqu’à trente ans. rendue aux hurlements. donné à l’enfant en cadeau. je te donne mon apaisement : prends, garde-le pour toi.

parc. vieillesse du sol crasseux. grilles fendues des racines. gobelets de café sec contre le bas des vitrines. moisissure. arc poli des bancs de bois vermoulus.

la ville disqualifiée refoule. hasard des murs peints. fritures. glace du poissonnier qui coule dans les rainures du bitume qui fendille. banderille au cou de l’animal urbain. signature.

chercher à ne pas comprendre

chercher des manières de ne pas comprendre en buvant sa bière alors que notre façade se teint d’étoile et de la mauvaise fumée des restaurants ouverts de la rue de Paris

rue bondée d’olives grasses et de gâteau de sucre épais semblables à cette glace de Macondo boutiques devant lesquels s’agglutinent des hommes démasqués peloton d’exécution rieur qui dévorent des pâtisseries bourdonnantes de mouches aveugles et de hanches

l’exécution sommaire de l’hiver attendra encore quelques heures me dis-je puisque le gel d’avril a décidé d’anticiper sa récolte et de battre les bourgeons chauds et de les humilier

le soir gris s’accouple bêtement avec les feuilles rachitiques des platanes où les pigeons viennent s’observer et chier sur les passants

moi j’écoute une musique fabriquée de déchets pétillements d’oiseaux froids gargouillis semblables à ceux que font les tombes crevées par les gaz les feux follets

je retourne deux heures en arrière sur la place autour de laquelle tournaient semblables aux aiguilles d’une montre qui n’indiquerait pas l’heure deux nettoyeurs habillés de vert bleu hommes que nous observions en lisant le « cube pur de la nuit » que les pages de Roubaud découvraient

plus tard je suis sous un nuage noir encre crachée par le poulpe du soir animal régulier qui déverse quotidiennement sur Paris un même panache d’ombres nettes pour fuir vers le ciel quelque part

contre moi ma vie est blottie au-dessus des artères perpétuellement fluides de la ville que je connais maintenant de mieux en mieux

chercher à ne pas comprendre alors que l’on vit sous la botte monstrueuse d’une conscience habitée de frayeurs au pied du fragile barrage qui retient les eaux boueuses de l’enfance

chercher à ne pas comprendre quand ce qui n’est pas compris semble me détenir je veux dire me retenir geôlier d’une prison à ciel ouvert

personne

personne ne veut digérer la poussière faire nuage danser nacre à ses talons personne ne veut tourner dix ans personne ne veut tourner longtemps jusqu’à écorcher

personne ne veut s’écrouler être d’effondrement comme on est de mariage la procession des plaies que la vieillesse conduit l’attelage que la vieillesse conduit dont nous sommes les derniers passagers

personne ne veut mourir et ceux qui le veulent ne le veulent pas ce n’est pas vouloir mourir que de vouloir atteindre ce qui seul dans la mort s’atteint les affamés eux non plus ne veulent pas tendre les bras

personne ne veut tourner longtemps autour d’un paysage qui est de bruit et de cotons le silence est partout détesté partout il craquèle de bruits suspects qu’on appelle blancs ou muets torchons maculés de délires de murmures de crasses

tout le monde a peur du noir et ceux qui disent l’inverse ou bien mentent ou bien ont oubliés

personne ne se tient immobile parfaitement personne n’aime dessiner même l’enfant se déteste quand il déteste une heure même l’enfant réclame de déchirer la feuille lui qui gribouille avant d’obtempérer

personne ne veut frapper les mains en rythme après la fin d’un carnaval les masques sont des épées plantées dans les poumons des démons fabriquent en cachette des tisons qui brûle la rétine

personne ne veut tourner dans le carré aveugle tout le monde entrouvre les paupières dans la chambre enlaidie de noirceur ventre qui nous digère tout le monde découvre la nuit d’un demi-siècle d’ajour