5. Carnet de prison – Trouer la peau

Comme vous autres dehors, je croyais avant d’arriver ici, dedans, qu’il n’y avait que de la violence en prison. Je suis bien conscient, d’ailleurs, que mes lettres doivent te donner cette impression.

Rien n’est plus faux.

La prison est l’espace le plus pacifié qu’il soit.

Au lieu de s’éterniser comme dehors, les combats ici ne durent qu’un instant. La mort en promenade est expéditive et très douce. Hier soir, j’ai vu un camarade tomber mollement dans la neige et mouiller de sang le gel bleu de la cour intérieure. Peut-être avait-il un petit trou sur le côté du cou, qui sait ?

Il est absolument nécessaire d’avoir ceci à l’esprit : rien n’est plus doux que la prison.

4. Carnet de prison – L’indigestion

Jeudi dernier mon voisin a failli se tuer.

Contrairement à ce que tu peux imaginer, ce n’était pas de désespoir mais de joie (la joie tue plus ici que n’importe quel couteau).

Jeudi matin, un maton lui donne une lettre arrivée la veille (il n’en avait plus reçu depuis trois ans je crois). Après lecture (son contenu ne compte pas), il commence à suffoquer. Qui n’a pas cessé de respirer pendant trois ans ne peut savoir comme c’est insupportable. Quelqu’un (son père, il me semble) a pensé qu’il était encore là. Il s‘étrangle. Devient bleu alors qu’en lui reflux toute la vie niée depuis longtemps.

Deux gardiens viennent alors que je frappe comme un damné sur la porte de fer noir et le sauve, je-ne-sais-comment.

Ici nous sommes tous des morts de faim. Viens me voir et donne-moi une minute de joie digeste pour n’importe qui d’autre et je m’étoufferais.

La vie est insupportable en prison.

3. Carnet de prison – Dehors

Tu fais erreur, je ne suis pas plus à plaindre que toi.

La loi est un filet où toi-aussi tu es pris. Ce ne sont pas les barreaux qui m’empêchent de sortir. Les murs ne servent pas à me laisser dedans mais à te laisser dehors.

Si tu ne comprends pas cela alors tu ne comprends rien. Demande-toi plutôt pourquoi tu ne dois pas entrer là où je me trouve maintenant ?

Dans ma première lettre, je te donne des indices : ici, tout se règle aux couteaux. Je sens bien que tu ne parviens pas à intégrer pleinement ce que je voulais te dire. Crois-tu que quelque chose change entre ici et chez-toi ?

Leur peur ? Que tu entres ici et constate comme moi que RIEN n’est différent.

2. Carnet de prison – L’est

Ne t’inquiète pas pour les règles : elles ne sont ni nécessaires ni cruciales. Comme je te l’ai dit : ici, tout se règle aux couteaux.

Ce qui est grave : je ne peux pas regarder ailleurs que vers l’est. La lucarne de notre cellule (nous sommes deux) est définitivement tournée vers le soleil levant et personne ne s’en inquiète (toi pas plus que les autres).

Puisque je ne vois plus que l’est, l’est est en moi une pierre qui ne bougera plus. Puisque tu es libre, tu ne sais pas que la Raison se perd sans les points cardinaux.

1. Carnet de prison – couteau

Aux couteaux la discipline – si tu possèdes la lame, tout t’appartient : le sol et le plafond, l’ange et le démon, la peau des condamnées. Alors, on aiguise n’importe quoi. Des cailloux de promenade ou des tiges de fer fin. Mon voisin taille une miche de pain pour la rendre tranchante.

Il n’y a pas un prisonnier qui ne sait pas ceci : tout peut couper, tout peut déchirer, tout peut tuer. Regarde autour de toi maintenant, puisque tu es dehors c’est possible, et songe à tout ce qui peut saigner et tu remarqueras que tu n’excluras rien. Le MONDE ENTIER peut saigner.

Et comme le MONDE ENTIER s’aiguise, admet maintenant ceci : le MONDE ENTIER coupe et saigne en même temps.

Il n’y a pas un prisonnier qui ne sait pas ceci. Qui tranche ton ventre ici se tranche aussi la gorge.