Mnémozine #1

L’un de mes jeux d’enfant consistait à remonter le fil des discussions des adultes. Quand je m’ennuyais à la table, écoutant mes parents parler longtemps sur des sujets méconnus, j’essayais de suivre le cours bizarre des idées. Quand on l’empreinte à rebours, l’itinéraire des conversations animées est déroutant. Dans les repas de famille, le pot commun de la parole fabrique des monstres : assemblages curieux de rebonds, de retour, de détour, cercle concentrique ou excentrique autour d’un point névralgique qui commence et achève l’échange.

Ce que je voudrais essayer dans cette série de vidéo c’est de reprendre la forme anarchique des conversations pour mettre en scène et peut-être aussi en péril mes idées, ma culture, mon imaginaire. La pensée n’est pas une flèche solidement ancrée dans le temps mathématique des horloges et quand je veux revenir sur mes idées je peine à constituer une généalogie claire de ce que j’ai eu à l’esprit. D’où viennent mes pensées ? Comment se déroulent-elles ? Jamais harmonieusement, mais dans le chaos où se mêle la logique et la rêverie, la référence et l’association d’idée, les concepts et les images.

Bref, ne pas refaire la route de la pensée, mais sa déroute.

Pour obtenir ce résultat, que j’imagine proche des errances que l’esprit produit juste avant de s’endormir, je voudrais me forcer à des rapprochements, à des sauts entre textes et images, idées et poésies, bref faire exactement l’inverse de ce qu’exige l’exercice rigoureux d’une pensée au travail : perdre, oublier, défaire. Manquer rigoureusement de rigueur.

*

Maintenant.

Maintenant, je me demande ce que veut dire le crucifix de Centuri, planté devant la mer ? Là-bas, en lieu et place du corps supplicié du Christ, un bout de bois flotté, éclat gris que le ciel et la mer poncent, fait figure de corps-mort.

Comme dans le temple d’Artémis d’Éphèse où était incarnée, de la même manière, la déesse. Au centre du temple était placé une lourde pierre mal taillée toujours recouverte d’un voile. La pierre, exposé, mais invisible, ne figurait pas la déesse, elle n’était pas le signal des dieux, envoyés depuis l’ailleurs pour signifier ici-bas leur présence. Non. La pierre était Isis. Et il fallait qu’elle soit toujours vêtue, toujours recouverte d’un tissu, dissimulée aux regards humains. Dévoiler la pierre se disait aletheia. Vérité se disait aletheia.

Devant cette croix, je me suis demandé pourquoi ici, ici-même, ici-même sur cette île, pourquoi ici-bas sur cette île, le Christ était une branche de bois mort ? Empierrement. Plus haut, sur les hauteurs de Centuri, une madone est entourée de monticules de pierres. Petits tombeaux discrets. Empilement.

Dans Le Voile d’Isis, Pierre Hadot explique comment la mécompréhension de l’aphorisme d’Héraclite : « la nature aime à se cacher » a conduit l’Occident à envisager la nature comme une réalité voilée, dissimulée sous l’illusions, comme l’Artémis drapée du temple.

Une erreur. Une erreur puisque phusis kruptesthai philei ne signifie pas que la nature se cache, mais que « ce qui fait naître tend à faire mourir ».

Sur le port de Centuri, le Christ de bois justement ne se cache plus : le drap qui couvrait le visage des dieux grecs est tombé au profit de l’impudique nudité du supplicié. J’imagine l’œuvre d’une sculptrice héraclitéenne, ramassant les branches flottées des criques pour les tailler à l’image du Christ, les plantant sur les bords de la Méditerranée pour répéter, après le philosophe, que « ce qui fait naître tend à faire mourir », que « ce qui apparaît tend à disparaître ».

Maintenant, je me dis que si l’île est un temple, elle est aussi un tombeau. Qu’est-ce que le tombeau sinon justement ce devant quoi « ce qui apparaît tend à disparaître ». Quand, après la cérémonie d’adieux, le corps de ma grand-mère, déjà dissimulé dans le cercueil, disparu derrière la pierre tombale, je me souviens m’être demandé si elle y était vraiment. Au fond, l’enfant soupçonne toutes les tombes d’être des cénotaphes, caveau sans cadavre, mausolée vide. Cimetière des illusions. Comme l’écrit Georges Didi-Huberman des cubes de Tony Smith, nous sommes devant les tombes comme devant ce qui « nous regarde », c’est-à-dire devant une image qui nous convoque au lieu d’être elle-même convoquée. Définition même du mystère : sentiment qu’il y a là quelque chose qui ne se montre pas, qui ne veut pas se montrer, quelque chose qui est sur le point d’apparaître, mais qui reste sur le seuil, comme le font les îles quand nous les abordons (plan Shutter Island), comme le font les tombes quand nous nous recueillons, comme est l’enfance quand nous nous souvenons.

En quittant la Corse, il y a six semaines de cela, j’écoutais Tiersen et je pensais à ces bouts du monde que font les îles en moi. Ouessant. Belle-Île. Groix. Les îles prouvent que les Grecs avaient raison. C’est en deux que le monde est divisé : l’œcoumène, l’habité, et l’érème, l’inhabité, se font face. Là où la terre cesse, cap, île et archipel, se confondent l’hospitalier et l’hostile, refuge que les vagues viennent lécher. Point de jonction, point de passage, passerelle entre le vu et le caché. Si toutes les îles sont des temples, toutes les pierres y sont sacrées.

Nous confondons aussi, parfois, l’hostile et l’hospitalier, comme une île arrachée d’un continent où les dieux peuvent s’incarner dans l’écorce et le rocher.

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