Pierres à feu

C’est toujours la même chose. Comme si je frottais deux à deux les pierres à feu du silence. Rien. Il doit pleuvoir sur la parole. La jungle est pleine de brume et d’égouttement. Terre mouillée. Entêtante odeur de feuilles noires. L’humeur est à se taire et à laisser tomber. Comme essayer malgré tout l’entreprise du foyer. C’est comme buter contre la brume : mèche trempée, bouche fermée, reste à dire.

Mnémozine #3

Enfant, je m’endormais les yeux ouverts. Je craignais d’être, dans l’intervalle d’un battement de paupières, frappé de cécité. Ce qui m’effrayait alors ce n’était pas seulement d’être devenu aveugle, mais de ne pas m’en être rendu compte. Je craignais de croire voir la nuit noire alors même que je ne voyais plus rien. Dans son court métrage La nuit du doute Fayçal Baghriche raconte une histoire semblable. Enfant, il croit être devenu aveugle après s’être éveillé dans un dortoir plongé dans le noir complet. Il entend, autour de lui, respirer les autres enfants, mais il ne peut pas les voir. Il dit avoir tâtonné jusqu’à l’interrupteur et avoir beaucoup hésité avant de l’enclencher, il se souvient de son effroi en constatant que la lumière ne s’allume pas (il apprendra plus tard qu’une panne d’électricité touchait la ville) et de son soulagement en voyant dans le ciel les étoiles briller.

Que peut-on faire d’une anecdote d’enfant ? Ce qui compte ici, je crois, c’est que ces récits ne renvoient pas la crainte enfantine de la nuit à la peur de monstres dissimulés sous le lit, à l’angoisse d’ombres mouvantes et non-identifiées sur le mur de la chambre, mais témoigne de ce que cette crainte trouve sa source dans un doute dirigé d’abord vers soi-même. Comment comprendre que l’enfant craint d’être aveugle alors même que c’est la nuit qui est obscure ?

Dans la Phénoménologie de la perception, Merleau-Ponty écrit que « la nuit n’est pas un objet devant moi, elle m’enveloppe elle pénètre par tous mes sens, elle suffoque mes souvenirs, elle efface presque mon identité personnelle »[i]. Il ajoute que, dans la nuit, nous ne sommes plus « retranché pour voir de là défiler à distance le profil des objets. » Et c’est vrai. C’est vrai que la nuit « n’est pas un objet devant moi ». L’objet est ce qui est ob-jectum, « placé devant moi », jeté devant mes yeux. Non. La nuit n’est pas jeté devant mes yeux mais sur mes yeux. Curieux renversement qui fait de la nuit un voile non pas jeté sur le réel, mais d’un voile jeté sur moi-même. La « nuit du doute » de Fayçal Baghriche est donc une nuit de confusion. Confondre c’est mélanger, fondre ensemble et c’est bien de cette expérience-là dont il est question quand l’enfant se demande s’il n’a pas perdu la vue alors que c’est la lumière qui s’est égarée. Qui suis-je dans la nuit sinon la nuit même ?

Je me demande si, dans la chambre anéchoïque de Harvard qu’il visite en 1951, John Cage, enfermé, a fait l’expérience d’une telle confusion. Une nuit de l’audition qu’il raconte comme une épiphanie. Alors qu’il est seul au milieu de cette pièce constituée de mousse acoustique isolante, au centre d’un cube absolument sourd, il entend, malgré tout, quelque chose. Il écoute. Il écoute son sang qui bat et le grésillement de son activité cérébrale. Plus que cette découverte du silence comme « véritable note » et dont on fait souvent état quand on parle de John Cage, ce qu’il retirera d’essentiel c’est l’attachement fondamental de la musique et du vivant. La vie biologie bruisse et il faut l’écouter.

Il y a quelques années, j’ai appris que même en l’absence totale de lumière, notre œil percevait une couleur et qui s’appelle eigengrau, le « gris intrinsèque ». « Même en l’absence de lumière un potentiel d’action est transmis le long du nerf optique, donnant la sensation d’un gris foncé uniforme. » On dit de l’eigengrau est plus lumineux qu’un objet noir et qu’un ciel sans nuage d’une nuit sans lune est plus noir que cette couleur. On dit de l’eigendrau est le « bruit de la rétine ».

Le bruit de la rétine me fait penser au fond diffus cosmologique prédit en 1948 et observé en 1963 par Penzias et Wilson. Photographie d’un résidu. Radio de ce que le Big Bang a laissé derrière-lui. Image de l’univers primordial. Rayonnement fossile. Le fond diffus cosmologique est une des plus importantes découvertes de l’astrophysique contemporaine puisqu’il est la cartographie du premier visage sensible de l’univers. Avant lui : chaos. Chôra. Magma de particules rebondissantes. Grande confusion des quarks et des gluons où la lumière elle-même est prise dans le filet serré du plasma.

Et n’est-ce pas cela, l’eigengrau ? Fond diffus de notre rétine. Reste-à-voir qui manifeste ce qu’est le voir à l’origine ? N’est-ce pas cela qu’expérimente John Cage dans la chambre anéchoïque d’Harvard ? Le rayonnement fossile de son écoute. Et qu’entend-il ? Lui-même. Le corps bouillant, bruyant. Le corps vivant. Sentir.

L’enfant que je suis à des stratégies pour lutter contre la nuit qui le rendait aveugle. Quand je dors dans une chambre noire, j’ouvre les yeux en grand à la recherche de ces infimes variations de grisailles dans l’obscurité. Il s’agit de voir encore. Lentement. Lentement j’aperçois de petits éclairs timides. Presque rien. Il s’agit de voir encore. Il s’agit de voir encore que je peux voir. Écouter. Écouter le bruit de ma rétine. Le silence de ma rétine. Écouter voir la nuit. Être sûr. Être certain que rien ne s’est perdu. Voir encore.


[i] Merleau-Ponty (M.), Phénoménologie de la perception [1945], Paris, Gallimard, 1987, p. 328.

Besoin de collines

c’est de pas mal de collines dont nous avions besoin
tertres aux cœurs fendus – rivières
de vallée d’ombres folles – bruyères
et détritus 

d’une petite maison de chaume
que le vent déplacerait
de temps en temps
par à-coups
 
à nous aimer follement comme ça
c’était simple
pensions-nous
d’imaginer le cou du monde
dans ses plis nous abriter

Se recroqueviller

Quelque soit le bruit que fait la porte, nous nous recroquevillons. Nous nous replions sur nous-même. Nous n’avons pas la maîtrise de la nuit et nous ne savons pas quand viendront nous hanter les esprits. Nous perdons chaque soir quelque chose que nous ne retrouverons pas : dans l’obscurité, quelque chose se brise à chaque fois, dans le noir quelque chose est cassé. Certaines musiques nous effraient autant que le grand silence qui abonde sur nos vitres salies. Quelque soit le fruit que nous mangeons, dans nos bouches il pourrit et dans la gorge fleurit un verger de frayeurs toutes plus fraiches les unes que les autres. Il est facile d’avoir peur. Si facile d’avoir peur. Nous avons découvert enfant qu’il ne faut pas longtemps pour trouver où courir. Il n’y a pas d’espace qui ne puisse recevoir un corps correctement replié sur lui-même et pas un corps qui ne sache pas se diviser en deux. Le front contre le ventre. Les mains contre les pieds.