Désagrégé d’ennui

Dans une salle de cours d’un lycée parisien, j’étudie la géographie de l’ennui, son organisation spatiale, sa disposition territoriale.

Les chaises de bois blanc laqué alignées devant les tables de bois noir. Les fenêtres entrouvertes aux petits carreaux gris. L’épine jaune des arbres de la cours qui découpe le ciel en deux. Le raclement des chaises. Le frottement du papier.

Dans le ventre de l’ennui, région localisée entre la porte ouest et la fenêtre sud, les sucs digestifs de l’apathie, de la fatigue et de l’angoisse se mélangent et me digèrent à moitié. Être digéré à moitié c’est cela l’ennui dans sa forme la plus pure. L’ennui ne saurait nous digérer entièrement. Nous ne sommes pas réduit à l’ennui, mais émietté par l’ennui, comme l’enfant émiette la mie du pain en attendant l’autorisation de « sortir de table 

La fabrique de la honte

Quant à la fabrique de la honte, c’est vrai qu’elle ne cesse jamais, me dis-je, alors que j’entends dans mon dos les rires et les blagues misogynes de deux hommes. La jeune femme, amoureuse, il me semble, de l’un des deux garçons, ris aussi quand ils se moquent d’elle gentiment (car c’est toujours gentiment que les hommes se moquent des femmes n’est-ce pas, car ce sont toujours des blagues gentilles que lancent les hommes aux femmes, n’est-ce pas et c’est toujours par gentillesse qu’elles rient aussi à ces blagues qui ne sont pas méchantes).

Je ne me suis pas rendu compte immédiatement de ce qui se disait dans l’échange. Je me suis rendu compte d’abord qu’il perturbait ma concentration avant de me rendre comte ensuite qu’il perturbait mon système de valeur. Peut-être est-ce ainsi que cela fonctionne, justement, un « système de valeur ». Perturbation dans la concentration normale. Intervention inopinée dans le focus de l’attention. Peu importe.

Le rire de la jeune femme me désarme et me met à l’épreuve. Maintenant que j’écoute, je dois faire comme si je n’entendais pas. « Faire comme si on n’entend pas » est l’attitude basique d’un humain comme moi dans une ville comme celle-ci. Je n’ose rien dire parce que je ne veux pas casser l’ordre anormal du rire qui a lieu derrière moi. J’ai peur de me mettre en péril. Je crains de mettre en péril la jeune femme qui, peut-être, ne pourra rien faire d’une remarque de ma part au sujet de ce qui se joue, selon moi, dans leurs rires.

C’est ainsi que se met en route la machinerie de la honte, la fabrique de la honte, l’usine quotidienne de la honte.

abandonner la thèse

à vingt ans la métaphore du corps politique infecté au XVIe siècle n’était pas seulement le titre d’un projet de thèse à avorter, mais aussi le pôle absurde autour duquel je tournais avec plus ou moins d’assurance ;

tourner avec plus ou moins d’assurance autour d’un pôle absurde est une activité qui se pratique sans aucune résistance et en suivant simplement le principe d’inertie qui conduit chaque vie, pour peu qu’on la laisse faire, à se maintenir en orbite autour d’un projet qu’elle ne cherche même pas à atteindre ;

je veux dire par là que la métaphore du corps politique infecté au XVIe siècle n’était pas l’horizon effectif d’une recherche réelle que j’aurais simplement abandonné après quelques années d’efforts infructueux, mais qu’elle était, cette thèse, dès le départ un échec et une ruine ;

plusieurs années donc j’ai maintenu dans le champ périphérique de ma vision ma thèse comme une cataracte existentielle et, plus tard, quand ma thèse a été abandonnée avec soulagement et culpabilité, je l’ai rapidement remplacée par autre chose afin de ne surtout pas sortir du mouvement rectiligne uniforme qui fait de mon existence une trajectoire nette et sans bavure ;

il faut reconnaître à Einstein et à son concept d’espace-temps le mérite de nous avoir donné le pouvoir d’aller tout droit tout en tournant ;

n’est-ce pas le formidable pouvoir de l’existence que de ne surtout pas s’infléchir soi-même mais de préférer infléchir la forme même de l’espace, la géométrie même du temps, pour donner l’illusion d’une désorientation de soi là où il n’y a qu’une reconfiguration continuelle des coordonnées de la chambre spatio-temporelle où notre existence a lieu ?

les effondrements locaux me poussent parfois à espérer le retour du solide espace newtonien, espace au sein duquel nous nous orientons sans être les impuissantes victimes d’une géométrie molle et capricieuse ;

mais non, j’ai toujours été sous la coupe de l’espace et sous la coupe du temps, roi et reine d’un pays que je croyais pouvoir conquérir en le traversant, mais que j’abandonne simplement comme tout voyageur abandonne de A à Z la région qu’il visite, comme j’ai abandonné ma thèse à peine l’avais-je commencé, comme j’ai abandonné mon premier amour, à peine avait-il commencé et comme j’abandonnerai sans doute encore tout ce qui commencera quelque part en moi ;

d’ailleurs la métaphore du corps politique telle qu’elle se pratiquait dans la pensée en XVIe siècle ne servait pas autre chose qu’à cela : récit des abandons successifs qui suivent la constitution d’un corps déjà mourant, histoire du pouvoir, qui n’est qu’une manière spécifique de s’abandonner, puisque cielleux qui gouvernent sont gouverné.es par le pouvoir lui-même, comme une géométrie qui déciderait à l’avance que la somme des angles du triangle de la puissance est égale à 180° ;

à chaque peste le même dispositif visant à quadriller l’espace disponible pour les corps produisait, dans ma thèse, les mêmes effets pratiques et théoriques, et conduisait au même procès jusqu’à abandon complète des charges faute de preuves ; quand donc j’ai définitivement abandonné ma thèse il y a quelques années, j’ai « mis à bandon » comme disait les anciens français du dictionnaire, c’est-à-dire « laissé au pouvoir de. » et même si ce « de. » provoque en moi une indéfinissable angoisse, semblable à celle qui me touche quand j’attends un.e inconnu.e dans un café, j’éprouve aussi une grande consolation à l’idée que ma thèse abandonnée quelque part pourra être, à la manière des écharpes perdues que de bonnes âmes attachent aux mobiliers urbains, retrouvée par quelqu’un.e qui en fera quelque chose ou qui n’en fera rien : comme si la courbure de l’espace m’avait certes fait basculer loin de mon projet initial, mais avait aussi rapproché, par un formidable effet de ressac, un esprit qui se trouvait, avant cette marée, à plusieurs années lumières et que cet esprit impuissant, voué lui aussi aux vent, mêmes les plus faibles, découvrait dans la métaphore du corps politique infecté au XVIe siècle un horizon nécessaire, bien que temporaire, à la poursuite de son propre mouvement rectiligne uniforme.

Cénaclières – Clara Bruun, Regarder le temps qu’il fait, 2443

Je me souviens de cette phrase de Sonia Hill dans Brides qui disait : « j’apprends que le repos demande beaucoup d’efforts ». J’avais dix-sept ans quand j’ai lu cette phrase pour la première fois, elle s’est nichée dans mon ventre, fœtus en gestation, et a travaillée en moi longtemps. Je conçois mon entreprise autobiographique comme l’accouchement nécessaire d’un enfant que j’ai porté longtemps. Il faut dire qu’ici, sous la terre, le temps mathématique et le temps biologique sont aussi confus l’un que l’autre. L’appareil du temps connaît un nombre important d’anomalies et sans doute qu’en lui quelque chose s’est brisée.

Parce que je suis une femme, mon autobiographie me semble pouvoir couvrir les trois siècles passés. Je ne suis pas orgueilleuse, j’ai seulement bien appris la leçon des grands cycles de Tanilia Smith (Spinoféminisme, 2330). « Je suis la poupée gigogne du destin, n’est-ce pas ? » ai-je dit en riant à Nakamura quand elle m’a demandée pourquoi cette autobiographie me semblait nécessaire, ce à quoi elle a répondu que j’étais « parfaitement occidentale ». C’est vrai. Je suis parfaitement occidentale. Atrocement occidentale. Mais l’Odonomo ne distingue pas l’orient et l’occident et ne suis-je pas moi aussi couchée dans une mine de l’Arché-Tokyo, alors quoi faire à part écrire ?

L’écriture a été l’usine de retraitement des déchets nucléaires de mon existence souterraine. Les atomes cessent leurs insupportables fissions explosives avec la poésie, non ? Il est vrai que certaines ici pensent exactement l’inverse, elles forgent, disent-elles, des ogives-à-poèmes et même les broderies sont, disent-elles, des « tapis de bombes ». Nous sommes toutes d’accord. Nous apprenons simplement, que « le repos demande beaucoup d’efforts ».

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Petite, je ne comprenais pas bien le travail de ma mère. Je savais seulement qu’elle était extrêmement célèbre et que ses études perpétuelles impliquaient de nombreux voyages et de nombreuses conférences. Ma mère, Sara Bruun, était une physicienne connue mondialement, spécialiste de la Nouvelle Théorie du Temps, pionnière dans l’étude des chronons, ces particules de temps prédit dès 1927 par Robert Lévi, mais observés seulement en 2386 par Joana Soldiberg et Viktor Garach. Le temps est une poussière, qu’elle écrivit à l’âge de 34 ans en 2395, devint rapidement l’une des œuvres les plus importantes de l’histoire de la physique fondamentale et de la poésie concrète. Un jour, pointant du doigt les gouttelettes de pluie qui glissait le long de la vitre de l’aérotrain qui nous conduisait à Boston, elle chuchota : « regarde le temps qu’il fait. » J’avais douze ans. Cette simple phrase me fit saisir en un instant de vertige la profondeur du travail de ma mère. Encore aujourd’hui, cachée dans les caves de ce qui était Tokyo, il m’arrive souvent de penser « au temps qu’il fait ». Je n’ai jamais été douée pour la physique fondamentale et l’écriture devint pour moi la seule manière possible de saisir les chronons.

Mon esprit n’a pas seulement été formé par l’exemple de ma mère, mais aussi par l’œuvre de Judith Votler et par son étude par Nomelia (Espace-espace-temps – Poésie et méta-poésie dans l’œuvre de Judith Votler, 2053). Il me semble que tout Zanzibar (ce long poème que Judith Votler ne cessa d’écrire et de réécrire à partir de 1968) est un questionnement sur « le temps qu’il fait ».

Enfant, je ne cessais de poser cette question et je jetais des regards inquiets vers le ciel à la recherche d’une réponse. J’étais, comme on aime à le dire des petites filles sages, contemplative. Contemplative ne veut pas dire immobile. Contemplative ne veut pas dire sage. Contemplative veut dire que je sculptais dans le sol un territoire discret depuis lequel j’attendais que les oiseaux me disent les augures, bonnes ou mauvaises. Le 11 octobre 2421, deux jours avant la Catastrophe, deux oies noires volèrent à ma gauche dans le champ étroit de mon hublot : mauvais présage. J’avais vingt-et-un an et ma mère devait mourir deux jours plus tard sous la bombe à neutron qui ravagea la moitié de la péninsule ibérique.

Je ne veux pas revenir tout de suite sur ce qui se passa après la Catastrophe. D’une certaine manière tout ce qui passa après avait déjà eu lieu avant.

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Si j’en crois Sonia Hill, pour se comprendre « il faut se traverser » (133, 2097). Qu’est-ce que cela veut dire « se traverser » ? Les petites filles, comme moi, les petites filles de la fin du siècle dernier, ont traversées beaucoup de guets, beaucoup de « fabriques à montagnes » et même quelques cratères. Je me rappelle avoir joué souvent, dans le jardin de ma grand-mère maternelle, à « traverser la ville ». La cour, recouverte de gravillons, représentait une immense cité vue depuis l’espace et quand je la traversais je m’imaginais fouler littéralement un monde. Je ne savais pas que quinze ans plus tard j’assisterais à l’effondrement réelle de cités réelles. Trochoïde du temps. Repli des chronons sur eux-mêmes.

Dans la Nouvelle Théorie du Temps que ma mère édifia avec quelques autres, la linéarité du temps, déjà détruite par la Relativité Générale d’Einstein, est définitivement abandonnée au profit d’une vision éclatée de la temporalité. Le temps n’est ni une ligne ni même une dimension à l’intérieure de laquelle nous nous baladons, mais bien un bombardement irrégulier de quantums temporels. Ce bombardement ou cette pluie fabrique autant de petites rivières, de petits fleuves, d’estuaires que nous suivons avec plus ou moins de rigueur. « Regarde le temps qu’il fait ».

Petite j’aimais follement la pluie. Quand j’échappais à la surveillance de ma mère, je sortais sous l’orage jusqu’à tremper mes chaussures et mes robes. Je buvais la pluie et riais. Après une sortie nocturne sous un orage particulièrement violent, je tombai malade et restais couchée pendant près de trois semaines au lit. Cela ne m’empêcha pas de renouveler l’expérience dès ma pneumonie passée. Savais-je déjà que la pluie serait, quelques années plus tard, terriblement nocive et dangereuse ? J’aime à penser que je me rassasiais par avance de toute la pluie qui me serait, dans la suite de ma vie, refusée. Aujourd’hui, bien sûr, je ne sors plus sous les tempêtes atomiques de Tokyo, parce que je ne veux pas mourir (ce qui est, il me semble, une bonne raison), mais je me rappelle parfaitement la sensation de mes vêtements humides collant à ma peau froide et l’odeur terreuse du jardin quand j’observais l’herbe gonfler sous les goutes et les flaques ténébreuses de boue se former sous le ciel gris. « Regarde le temps qu’il fait ».