Cénaclières – Clara Bruun, Regarder le temps qu’il fait, 2443

Je me souviens de cette phrase de Sonia Hill dans Brides qui disait : « j’apprends que le repos demande beaucoup d’efforts ». J’avais dix-sept ans quand j’ai lu cette phrase pour la première fois, elle s’est nichée dans mon ventre, fœtus en gestation, et a travaillée en moi longtemps. Je conçois mon entreprise autobiographique comme l’accouchement nécessaire d’un enfant que j’ai porté longtemps. Il faut dire qu’ici, sous la terre, le temps mathématique et le temps biologique sont aussi confus l’un que l’autre. L’appareil du temps connaît un nombre important d’anomalies et sans doute qu’en lui quelque chose s’est brisée.

Parce que je suis une femme, mon autobiographie me semble pouvoir couvrir les trois siècles passés. Je ne suis pas orgueilleuse, j’ai seulement bien appris la leçon des grands cycles de Tanilia Smith (Spinoféminisme, 2330). « Je suis la poupée gigogne du destin, n’est-ce pas ? » ai-je dit en riant à Nakamura quand elle m’a demandée pourquoi cette autobiographie me semblait nécessaire, ce à quoi elle a répondu que j’étais « parfaitement occidentale ». C’est vrai. Je suis parfaitement occidentale. Atrocement occidentale. Mais l’Odonomo ne distingue pas l’orient et l’occident et ne suis-je pas moi aussi couchée dans une mine de l’Arché-Tokyo, alors quoi faire à part écrire ?

L’écriture a été l’usine de retraitement des déchets nucléaires de mon existence souterraine. Les atomes cessent leurs insupportables fissions explosives avec la poésie, non ? Il est vrai que certaines ici pensent exactement l’inverse, elles forgent, disent-elles, des ogives-à-poèmes et même les broderies sont, disent-elles, des « tapis de bombes ». Nous sommes toutes d’accord. Nous apprenons simplement, que « le repos demande beaucoup d’efforts ».

* * *


Petite, je ne comprenais pas bien le travail de ma mère. Je savais seulement qu’elle était extrêmement célèbre et que ses études perpétuelles impliquaient de nombreux voyages et de nombreuses conférences. Ma mère, Sara Bruun, était une physicienne connue mondialement, spécialiste de la Nouvelle Théorie du Temps, pionnière dans l’étude des chronons, ces particules de temps prédit dès 1927 par Robert Lévi, mais observés seulement en 2386 par Joana Soldiberg et Viktor Garach. Le temps est une poussière, qu’elle écrivit à l’âge de 34 ans en 2395, devint rapidement l’une des œuvres les plus importantes de l’histoire de la physique fondamentale et de la poésie concrète. Un jour, pointant du doigt les gouttelettes de pluie qui glissait le long de la vitre de l’aérotrain qui nous conduisait à Boston, elle chuchota : « regarde le temps qu’il fait. » J’avais douze ans. Cette simple phrase me fit saisir en un instant de vertige la profondeur du travail de ma mère. Encore aujourd’hui, cachée dans les caves de ce qui était Tokyo, il m’arrive souvent de penser « au temps qu’il fait ». Je n’ai jamais été douée pour la physique fondamentale et l’écriture devint pour moi la seule manière possible de saisir les chronons.

Mon esprit n’a pas seulement été formé par l’exemple de ma mère, mais aussi par l’œuvre de Judith Votler et par son étude par Nomelia (Espace-espace-temps – Poésie et méta-poésie dans l’œuvre de Judith Votler, 2053). Il me semble que tout Zanzibar (ce long poème que Judith Votler ne cessa d’écrire et de réécrire à partir de 1968) est un questionnement sur « le temps qu’il fait ».

Enfant, je ne cessais de poser cette question et je jetais des regards inquiets vers le ciel à la recherche d’une réponse. J’étais, comme on aime à le dire des petites filles sages, contemplative. Contemplative ne veut pas dire immobile. Contemplative ne veut pas dire sage. Contemplative veut dire que je sculptais dans le sol un territoire discret depuis lequel j’attendais que les oiseaux me disent les augures, bonnes ou mauvaises. Le 11 octobre 2421, deux jours avant la Catastrophe, deux oies noires volèrent à ma gauche dans le champ étroit de mon hublot : mauvais présage. J’avais vingt-et-un an et ma mère devait mourir deux jours plus tard sous la bombe à neutron qui ravagea la moitié de la péninsule ibérique.

Je ne veux pas revenir tout de suite sur ce qui se passa après la Catastrophe. D’une certaine manière tout ce qui passa après avait déjà eu lieu avant.

* * *


Si j’en crois Sonia Hill, pour se comprendre « il faut se traverser » (133, 2097). Qu’est-ce que cela veut dire « se traverser » ? Les petites filles, comme moi, les petites filles de la fin du siècle dernier, ont traversées beaucoup de guets, beaucoup de « fabriques à montagnes » et même quelques cratères. Je me rappelle avoir joué souvent, dans le jardin de ma grand-mère maternelle, à « traverser la ville ». La cour, recouverte de gravillons, représentait une immense cité vue depuis l’espace et quand je la traversais je m’imaginais fouler littéralement un monde. Je ne savais pas que quinze ans plus tard j’assisterais à l’effondrement réelle de cités réelles. Trochoïde du temps. Repli des chronons sur eux-mêmes.

Dans la Nouvelle Théorie du Temps que ma mère édifia avec quelques autres, la linéarité du temps, déjà détruite par la Relativité Générale d’Einstein, est définitivement abandonnée au profit d’une vision éclatée de la temporalité. Le temps n’est ni une ligne ni même une dimension à l’intérieure de laquelle nous nous baladons, mais bien un bombardement irrégulier de quantums temporels. Ce bombardement ou cette pluie fabrique autant de petites rivières, de petits fleuves, d’estuaires que nous suivons avec plus ou moins de rigueur. « Regarde le temps qu’il fait ».

Petite j’aimais follement la pluie. Quand j’échappais à la surveillance de ma mère, je sortais sous l’orage jusqu’à tremper mes chaussures et mes robes. Je buvais la pluie et riais. Après une sortie nocturne sous un orage particulièrement violent, je tombai malade et restais couchée pendant près de trois semaines au lit. Cela ne m’empêcha pas de renouveler l’expérience dès ma pneumonie passée. Savais-je déjà que la pluie serait, quelques années plus tard, terriblement nocive et dangereuse ? J’aime à penser que je me rassasiais par avance de toute la pluie qui me serait, dans la suite de ma vie, refusée. Aujourd’hui, bien sûr, je ne sors plus sous les tempêtes atomiques de Tokyo, parce que je ne veux pas mourir (ce qui est, il me semble, une bonne raison), mais je me rappelle parfaitement la sensation de mes vêtements humides collant à ma peau froide et l’odeur terreuse du jardin quand j’observais l’herbe gonfler sous les goutes et les flaques ténébreuses de boue se former sous le ciel gris. « Regarde le temps qu’il fait ».

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