Funérailles – vingt-quatrième lettre

D. est mort dimanche dernier.

L’administration a organisée pour l’occasion ce que vous autres à l’extérieur vous appelez « funérailles » et que nous autres à l’intérieur nous ne nommons plus, par lassitude.

Quand un gardien d’une certaine importance meurt tué par l’un d’entre-nous, alors nous sommes convoqués dans la cour et après avoir exécuté le coupable, qui est systématiquement découvert, nous observons une minute de silence, tête baissée, devant le poteau où flottait autrefois le drapeau, qui a aujourd’hui disparu et qui n’a jamais été remplacé faute de moyen.

Pour vous autres, les « funérailles » sont ces cérémonies qui rendent un honneur SUPRÊME aux morts. Pour nous autres, les « funérailles » sont ces cérémonies qui rendent un déshonneur SUPRÊME aux vivants.

La mort ici est à éviter, si tu veux mon avis.

Chez toi, il est aisé de se glorifier dans la mort. Tout le monde embrasse le bois du cercueil et on te recouvre de colliers de fleurs comme si tu arrivais sur une île polynésienne. Ici, CE N’EST PAS PAREIL.

Quand l’un de nous meurt, gardien ou prisonnier, sa situation est administrativement réglée et devient DEFINITIVE.

La cigarette – vingt-troisième lettre.

Hier, un gardien me donne une cigarette. Je ne peux pas refuser. Il me l’allume et me laisse fumer dans le couloir qui mène aux douches. La cendre tombe le carrelage.

Ce genre de petites histoires. De petites scènes. Ce genre-là de petites anecdotes apparaîtraient dans un récit romantique sur la prison comme de charmantes épiphanies. Écoute. Bien sûr qu’il n’y a pas d’épiphanie.

Te souviens-tu de cette fois où tu as fait parler ton ami théologien devant moi, pendant deux heures, dans un café et où il n’a cessé de raconter ces histoires, de PARFAITES AFFABULATIONS, auxquelles il souscrivait béatement, comme peut le faire un homme libre qui n’a pas à s’inquiéter de ce qu’une cigarette offerte dans un couloir signifie, mais à tout son temps pour inventer des preuves de l’existence de Dieu ?

Je ne pouvais pas refuser la cigarette parce que nous autres sommes sommés de dire oui. Tu ne trouveras personne de plus affirmatif que nous autres les prisonniers.

Je voulais refuser la cigarette car on ne sait jamais ce que cache une cigarette offerte par un gardien et que, si nous sommes les êtres les plus affirmatifs dans l’univers humain, nous sommes aussi les êtres les plus méfiants dans l’univers tout court.

NE TE TROMPE PAS. Ne tombe pas dans les poncifs romantiques toi-aussi. Je ne méfie pas du gardien et je ne suis pas devenu une bête incapable de confiance. Je me méfie par ennui. C’est l’ennui seul qui me guide ici. Je veux dire ceci : les gardiens, les prisonniers, dans une large majorité sont tout-à-fait inoffensif et je survivrais aisément ici-bas pendant vingt-ans sans me méfier jamais. Ma méfiance, d’ailleurs, ne me sauvera jamais d’un coup de couteau. Mais, si j’arrête de croire que tout le monde veut me tuer, alors me sauver ne veut plus rien dire et c’est moi-même qui me tue.

J’ai ramassé la cendre.

La corvée – vingt-deuxième lettre.

Être de corvée avec C. est ce qui m’arrive de pire ici.

C. est aliéné à son espoir de COMPRENDRE et il ne cesse de parler en même temps que nous frottons le sol avec le savon noir et puant qui sert ici à tout laver (sol, mur, linge et visage).

En prison, tu comprendrais ceci : les gestes, je veux dire, le fait de mettre son corps en mouvement, ne sert qu’un seul projet : l’oubli. Repousser l’obscure mémoire. La réminiscence, que tu connais mieux que moi, c’est le réel qui te crache à la figure.

La corvée sans C. est une bénédiction car frotter est un geste d’oubli par exemple et une attitude d’amnésie parfaite. Mais C. reconvoque par le langage la mémoire que tous nous voulons repousser. Le recueil de C., la parole de C., tout montre que C., pour une raison quelconque, ne cesse de vouloir SE SOUVENIR. A quoi sert le souvenir pour celui-ci chez qui rien ne survient plus ? Mystère.