Conjugaison du chagrin

La conjugaison du chagrin s’apprend
Par à-coups et soubresauts.

Les déclinaisons des verbes du chagrin.
Les terminaisons nerveuses des verbes du chagrin
S’apprennent lentement.

Lentement la grammaire de la douleur
Dans le corps par arrachement
Et dans l’esprit par déplacement
S’imprime.

C’est par répétition que nous mémorisons
La syntaxe de la peine.
Le hasard n’y est pour rien.

Nutriments

M’endormir d’épuisement après avoir, patiemment, digéré le formidable spectacle de la terreur et le silence retenu qui l’environne. Je ne crois pas avoir déjà été aussi clairvoyant et avoir eu aussi longtemps les yeux ouverts, l’écarquillement des pupilles et complet et je vois jusqu’à la douleur de voir. Il va bien falloir finir l’année, la compléter entièrement, jusqu’à l’épuisement, elle aussi, elle va s’éteindre. Il va bien falloir qu’elle aboutisse à un résultat. Quand je pense que j’ai englouti ainsi plusieurs années, que je les ai non seulement mâché patiemment pendant des mois, mais encore digéré les unes après les autres, je suis horrifié par la quantité de nutriments déjà contenu en moi et dont je ne crois avoir tiré grand-chose.

La dispute

Un couple se dispute à la table située devant moi dans un café d’une place de Montreuil. Je bois mon chocolat chaud. Je crois qu’il s’agit d’une crise de jalousie. Je voudrais pouvoir écrire que je n’écoute pas, mais j’écoute. Je ne fais pas qu’entendre, j’écoute. L’homme ne cesse de dire qu’il a, je cite, « fait une connerie » et celle qui n’est peut-être déjà plus son amoureuse semble considérer ce langage comme une minimisation abusive de ce qu’elle lui reproche. « C’est malsain » dit-elle.  Le cœur de la dispute concerne le fait qu’il a accompagné son ex-femme je-ne-sais-où alors qu’il venait tout juste de déposer son amoureuse quelque part. Je crois que nous en sommes tous là dans le café : nous voudrions ne pas avoir à faire le choix de ne pas écouter, je veux dire que nous voudrions ne pas avoir à faire le choix de ne plus faire attention à ce qui se dit. Nous nous situons tous sur la crête difficile qui sépare une vague curiosité et un vague ennui. Maintenant que je veux simplement écrire, je me retrouve à simplement écouter parce que j’ai prêté, dès le départ, une trop grande attention aux gestes parasites de leur dispute. Nous échangeons avec le barman un regard complice et je crois que nous voudrions rire. L’homme se lève pour recommander une bière. « Il est bien se rade » dit-il.