Le réparable

Un jour, j’ai employé le terme de réparation à propos d’un sujet quelconque – j’ai employé l’image de la réparation, la figure de la réparation, la métaphore de la réparation. J’ai digressé un temps autour de ce motif du réparable et de l’irréparable, considérant, je ne sais plus pourquoi, une frontière poreuse entre ces deux entités conceptuelles, que j’ai audacieusement qualifié de realia, en m’appuyant d’abord sur une théorie éthique fondée en raison, pour ensuite improviser entièrement à partir d’exemples parfaitement disposés dans l’ordre de la pensée mais parfaitement indisposé dans l’ordre de la digestion du sens. En usant de cette manière de la notion de réparation, le réparable, qui n’était jusqu’alors pour moi rien du tout, que je ne pouvais même pas qualifier de concept vide ou problématique, mais qui n’avait simplement aucune densité intellectuelle, qui n’était même pas une vapeur dans la périphérie de mon cortex préfrontal, cette idée du repérable est devenue peu à peu une hypothèse philosophique intéressante, puis le socle d’un système en gestation, puis le pivot d’une argumentation plus large, puis l’acmé d’une œuvre presque totalement constituée autour de la réparation, un projet qui m’avait entièrement échappé. Après mon dixième livre sur la réparabilité et alors que j’atteignais l’âge canonique de soixante-quinze ans, mon nom a commencé à circuler dans les couloirs pour le prix Nobel de littérature. Prix que j’ai obtenu deux ans plus tard, rejoignant ainsi le club restreint des philosophes nobélisés, au côté de Bergson qui m’a avoué, dans une lettre posthume, avoir plus ou moins suivi la même trajectoire avec l’Évolution Créatrice, à savoir la déroute d’une image qui, devenue plus forte que son créateur, se met à supplanter systématiquement toutes les autres, à envahir les plates-bandes des idées. Quand on me demande de définir avec précision la réparabilité, je fais visiter l’échafaudage de mon concept, les structures périphériques qui dissimule la béance centrale, la plaie narcissique qui suppure à l’exact endroit où devrait s’ériger la haute tour du réparable. La réparabilité est ma Sagrada Familia personnelle et dans mon dernier recueil où j’explore l’irréparabilité du réparable en soi, je lance des cris d’alertes auxquels personne ne répond parfaitement. Je participe à de nombreux colloques, où il est question de mon travail, afin de le découvrir, saisir ce que la réparabilité peut signifier véritablement et j’existe en espérant avoir préexisté dans l’esprit des autres, je veux dire, je suis à la recherche de la réparation complète, qui passera par la purification d’une idée parasitée par un demi-siècle de vagabondage dans les capitales de l’intelligence mondiale. Hier, une étudiante en linguistique comparée, a usé de la notion de réparabilité pour interpréter la structure d’un dialecte parlé par une tribu vivant sur un ilot calédonien et j’ai vu en moi, très nettement, le réparable et l’irréparable, je veux dire, ces deux mots, ces deux formes brutes, tomber infiniment dans l’escalier du langage et atteindre la phase critique d’une réaction en chaîne impossible à contrôler, un débordement radical et irrécupérable. J’ai pleuré. J’étais inconsolable.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s