Bonheur

après notre discussion j’admets
qu’il est impossible
impossible
de distinguer le bonheur et son illusion

le bonheur est son image
un parfait chevauchement

j’ai été cet esprit opiniâtre
décidé à refuser l’espérance

contre les images le corps
plié en deux souffrait
d’être sans se rêver

comme l’enfant assit sur le ponton ne peut
toucher l’eau – tendant les jambes

mon corps était tendu
au-dessus de l’image vide du bonheur

le désir flottait haut dans un ciel d’orage
et de frayeurs terribles

je ne pouvais ni croire de nouveau en l’amour
ni au fantasme d’un corps embrassé entièrement

j’errais
parfaitement organisé pour la mort
ou m’en rapprochant dans l’ennui

si nous n’avions pas compris
que nos mains se serraient
depuis trois ans déjà

peut-être n’aurais-je pas vu
le paysage de la joie

ni de nouveaux mon désir

 MANIFESTE DE LA MÉTONYMIE RADICALE EN TEMPS DE PESTE

Nous proclamons ce jour – 15 mars 2020 / premier jour de peste – la nécessité VITALE de l’adoption par tous du principe de MÉTONYMIE RADICALE supposant un ENGAGEMENT POÉTIQUE et EXISTENTIEL TOTAL.

Ce principe n’est ni un principe LYRIQUE ni un principe OBJECTIVISTE, mais le Principe des Principes – non pas MÉTAPHYSIQUE mais INFRAPHYSIQUE voulant que

1. Tout est dans tout selon une logique non seulement POÉTIQUE mais EXISTENTIEL et MORALE.


2. Toutes les désignations sont désignation de la totalité.


3. La désignation de la TOTALITÉ est désignation de la SINGULARITÉ.


4. Il devient IMPOSSIBLE de parler de sa soupe sans désigner EN MÊME TEMPS sa mamie.


5. Il devient IMPOSSIBLE de parler de sa mamie sans penser EN MÊME TEMPS le juste temps de cuisson des carottes.


6. AGIR et RÉAGIR se confondent selon la LOGIQUE INTERNE de la MÉTONYMIE.


7. La MÉTONYMIE RADICALE est une pensée universelle de la RELATION voulant qu’il ne faut considérer jamais l’ÊTRE mais TOUJOURS et UNIQUEMENT la PARTICIPATION de l’ÊTRE à la TOTALITÉ.


8. La MÉTONYMIE RADICALE produit IMMÉDIATEMENT l’abolition du CENTRE, du SUJET et donc, par voix de conséquences, l’AUTOUR et l’AUTRE.


9. L’EXCUSE et la POLITESSE deviennent des NÉCESSITÉS RADICALES.


10. La MÉTONYMIE RADICALE fait de la mamie de PASIPHAE l’alpha et l’omega de toutes conversations.


11. Il devient IMMÉDIATEMENT impossible de n’écrire qu’UN SEUL poème.


12. Un poème est UN RECUEIL.

D’AUTRES PRINCIPES VIENDRONT / / / / / / ILS S’APPLIQUENT DÉJÀ

Funérailles – vingt-quatrième lettre.

D. est mort dimanche dernier.

L’administration a organisée pour l’occasion ce que vous autres à l’extérieur vous appelez « funérailles » et que nous autres à l’intérieur nous ne nommons plus, par lassitude.

Quand un gardien d’une certaine importance meurt tué par l’un d’entre-nous, alors nous sommes convoqués dans la cour et après avoir exécuté le coupable, qui est systématiquement découvert, nous observons une minute de silence, tête baissée, devant le poteau où flottait autrefois le drapeau, qui a aujourd’hui disparu et qui n’a jamais été remplacé faute de moyen.

Pour vous autres, les « funérailles » sont ces cérémonies qui rendent un honneur SUPRÊME aux morts. Pour nous autres, les « funérailles » sont ces cérémonies qui rendent un déshonneur SUPRÊME aux vivants.

La mort ici est à éviter, si tu veux mon avis.

Chez toi, il est aisé de se glorifier dans la mort. Tout le monde embrasse le bois du cercueil et on te recouvre de colliers de fleurs comme si tu arrivais sur une île polynésienne. Ici, CE N’EST PAS PAREIL.

Quand l’un de nous meurt, gardien ou prisonnier, sa situation est administrativement réglée et devient DÉFINITIVE.

Rendre les clefs

en rendant la clef je t’ai
pulvérisé

non seulement tes traces
annihilées
par cette longue lessive des sols
à la résine de pin

mais aussi la possibilité
d’un retour sur les lieux

l’épave qui s’effondre, en moi
pendant que je frottais les lattes
et que j’écoutais
le vent dans la haie de laurier palme

s’émiette encore
comme s’il ne s’agissait pas de faire place nette
mais de se dégrader le plus possible
jusqu’à se réduire à l’écharde

écharde qui n’est pas rien mais
une lance
une lance pour le fantôme
qui en ton honneur combat

te défend comme le champion
d’un vieux roi impotent

souverain qui délègue son honneur
à un être qui ne lui ressemble en rien

qui est son opposé

comme ma mémoire vivante est
parfait contraire de ta disparition

comme ma douleur vivante est
parfait contraire de ta sérénité

s’il est vrai que les morts font
dans les murs un terrier
pour nous hanter encore

alors
rendant la clef je te
pulvérise

le néant se détruit-il
comme on lave un parquet
ou ne pourrais-je jamais
que couvrir l’odeur
du vide que tu laissas