Disposer le corps

je n’ai pas su
où mettre mon corps, le disposer

où mettre mon corps, le disposer
était la tâche

de ma mère assise à mon chevet, sa main
posé sur mon front sec et chaud

puis fut ta tâche avant que je ne disparaisse
simplement
parce qu’il était trop difficile d’attendre
le bruit de notre porte qui s’entrouvre
et toi qui apparaît

maintenant, j’apprends que mon corps
s’il est encore quelque part, en moi
n’appartient plus au monde, mais
subsiste seulement entre deux eaux

et qu’il n’appartient plus à personne
de le disposer malgré moi
ni de le déposer entre les meubles d’un appartement désert
ou dans la clarté d’une chambre d’adolescente
à la forte odeur de poussière

puisque je pars en même temps
que toi-même tu te déplaces
franchis la barrière qui
cercle le jardin

La tour de mon père

Je ne sais penser le monde que comme une petite boîte aux allumettes craquées et rien ne m’émeut tant que ces listes de course obsolètes encore sauvegardée dans le mémo de mon téléphone. Le monde d’hier – cette chambre mal rangée, accumulation d’idées rétrécies et de petits projets locaux, effondrés depuis longtemps, comme l’échafaudage permanent d’une bâtisse mal conçue que ma vie cherche à édifier. Avec l’âge, naît la certitude d’être pour-soi un piètre architecte – où sont-elles les cathédrales de demain ? en petits tas de pierres, blocs de granit que la mousse envahi et poutres de bois imbibé des pluies de trop nombreux hivers. Il n’est plus possible de faire autrement que de ramasser à la main les débris, ratisser large ; si je ne suis pas bâtisseur, je suis l’enfant ignare des règles de la géométrie qui empile sans ordre et décisions les matériaux les uns sur les autres. Je regarde derrière moi, l’esplanade couverte de détritus et de merveilles, les bibelots ardents que j’ai jeté au feu en avançant ma carriole ; beaucoup d’objets brisés derrière les roues de cette attelage besogneux. Si je ne construis pas, je traverse une plaine jonchée de fruits périmés et de photographies où je ne reconnais plus personne. Le monde d’hier est de mon père, auquel je ne peux penser qu’en me situant exactement sur la tranche qui sépare l’espoir et l’abattement. Derrière-moi, les oscillations de mon père dans sa vie idéale – vie de jeunesse définitivement révolue, vie fraternelle que la solitude n’a pas encore dévorée, vie de varappe, de spéléologie, de fouille dans les artères de villes animées. Mon père est de ce monde d’hier que l’orage n’a pas encore frappé – et je m’avance jusqu’ici en suivant la piste de son passage. A poursuivre ainsi l’autrefois d’un père désespéré, je reconnais en même temps les objets cohérents de ce que fut notre amour quand j’étais moi-même enfant et qu’il était possible, pour lui, de croire que le monde de demain serait une escalade plutôt qu’un épuisement. C’est cela : si j’ai construit hier les soubassements de la tour sur laquelle je me tiens, me voilà au point où je comprends que je me situe très exactement sous les fondations de la tour de mon père. J’ai creusé dans la terre. Je suis le sapeur du monde de mon père, que je détruis par la cave – j’ai jeté dans les sols mes jouets, mes poèmes d’adolescences et mon désir d’adulte pour l’inonder à trente ans.

Je me fais

C’est de rues latérales que je me fais. De villes de carrefours et de boulevards maudits. De porches sombres que des enfants bousculent. De crachats et d’herbes sauvages au pied des cathédrales.

Je me fais ainsi qu’un homme qui descend l’escalier. Mes mains frôlent le tactile bord du monde – horizon de briques saillantes et froides. Dans mon crâne, une église de messes illuminées et d’obscures confessions. Je me fais d’avancer à tâtons et je me fais d’inquiétudes. Mon enquête ne cesse jamais. J’écoute : le tac régulier d’un robinet qui fuit.

Je me fais en file indienne. Je suis de cordée d’alpiniste et je ne me parle pas – ou par messages déformés. Le plus profond en moi ne s’adresse à moi-même que par la foule enchaînée des intermédiaires secoués par neige, vent et avalanches. C’est de hurlement que je me fais. D’interférence et de déformations. Si l’un de moi chute, les autres suivent et tout est à reprendre : couper la corde, défaire le nœud, le mousqueton et tout ce qui procède de la métaphore épuisée.

Je suis de ville himalayenne. De camps de base en processions ténues sur les crêtes. Je circule sur l’échine d’une bête qui ne dort que d’un œil. Je n’ai en moi ni montagnes sacrées, ni temples, mais je suis de topographie changeante, semblable aux contours des nuages quand ils sont nets et hauts.

Quand mon père pleura, je me suis fait d’un souvenir – unique pierre taillée, monuments aux morts capables de remplacer tous les cimetières du monde. Je suis la Jérusalem des pleurs de mon père, de la solitude de mon père, du mystère contenu dans mon père, au centre du cercle tentaculaire de mes questions répétées en mantra, les larmes de mon père assemblée en un bloc de noir pur. Pierre de touche, nombril autour duquel je me fais moine, pèlerin ou apostat ; je suis la foule bigarrée qui s’inquiète des larmes que mon père versa une fois. Je suis le contrefort d’une forteresse aux murs jaunes, je suis le sable qui couvre l’esplanade et je suis le khamsin qui assèche la palmeraie.

Mon père s’est fait d’une grande esplanade déserte de solitude immense et continuellement renouvelée. Place vide dont je me suis fait un cœur et que ma bouche balaie. La parole de mon père est la cité interdite de mon pays de chaleur et d’épices sauvages. Des caravanes abondent aux portes des remparts que j’édifie autour de son secret. Des marchands déposent sur mon trottoir récits et confidences, dattes et piments frais.