Sonia Hill – Nourritures (Février 2098)

Départ dans quelques heures depuis le port de Newark. La compagnie n’a pas accepté, d’abord, que je participe, comme voyageuse, au périple du cargo. « Nous ne proposons pas ce genre de service. » Après d’âpres négociations et quelques centaines de billets, j’ai obtenu une cabine exigüe de quelques mètres carrés et le droit d’emporter avec moi des livres en plus dans mes bagages.

Le temps coule lentement, mais je ne sens pas d’inquiétudes – au contraire. Je ne sens pas non plus l’élan – le sentirais-je que j’en serais écœurée : je ne veux pas partir, mais couler. Ces deux derniers jours j’ai songé à l’hypocrisie de mon voyage, à son banal visage de fuite. Nous qui avons des années et des années confrontées nos poèmes, nos marches et nos cris à la fuite généralisée, je reviens, à peine quelques années plus tard, à cette solution aisée et bourgeoise de la fuite locale, maquillée de romantisme et de lyrisme maritime – le voyage !

Nous nous sommes disputées hier à ce sujet avec Séléna. Elle m’accuse. Me dit que je fais « sécession ». Je voudrais pouvoir lui répondre qu’elle est, elle aussi, sous un certain angle, tricheuse, traîtresse et complaisante. Mais, je ne le peux pas. Séléna est peut-être la dernière prophétesse authentique de cette ville – elle tient une librairie intelligente à l’angle du Malcom X Boulevard et de la 142ième rue. En désespoir de cause je lui ai promis de revenir et d’achever 133 dont la première mouture a déjà été publiée, mais qui se termine sur trois points de suspensions.

Oui, Séléna a raison. Prendre la mer est un aveu. Rien à dire de plus. J’ai appris l’aveu depuis mon plus jeune âge et les années de la 5th avenue ne furent qu’une pause. Je veux dire que j’ai cru (si profondément cru) que j’avais, en cette période, connue une éclaircie, alors qu’il s’agissait d’une éclipse. Mon soleil, mon unique lumière, est d’aveux et l’aveu, l’aveu et la honte, sont mes moyens de donner forme aux objets du monde, à mon corps. Séléna ne comprend pas que, chez moi, la lutte et le combat ne cessent pas, mais qu’en dépit du mouvement que nous voulions conduire, j’ai continué, en souterrain, d’exercer mon intelligence par l’aveu et par lui seul. Maintenant, nous ne sommes plus que quelques-unes, éparpillées géographiquement et spirituellement, et je me sens contrainte (presque emprisonnée) à aller jusqu’au bout de cet aveu qui a commencé bien avant la constitution de nos différents cercles. Combien de temps peut-on résister à une telle démangeaison ?

*

Le port de Newark était nu, froid et gris. Semblable à ce que pouvait être, j’imagine, les ports du début du XXe siècle – de rouilles vagues, de cuves géantes d’hydrocarbures abandonnées, de digues de béton gris, etc. Il y a cent ans, les cargos se déplaçaient encore à l’explosion. Ces anciens moteurs devaient être comme de monstrueuses cathédrales de tuyaux, de réservoirs et de turbines. Des monstres perpétuellement soulevés par le feu et continuellement traversés d’influx sauvages. Dans les ports d’alors les vapeurs noires du pétrole mal filtré collaient aux façades et noircissaient les rues.

Mon cargo n’a pas de vieux moteurs à pétrole, mais cinq immenses voiles rigides et blanches de cinquante mètres de haut. Lukas, le chef mécanicien, m’explique que ce ne sont pas des « voiles comme les autres », puisqu’elles aspirent le bateau plus qu’elles ne le poussent.

En mer depuis quelques heures, j’écoute le ronflement du vent qui entre dans les lames légèrement écartées de ces tourelles géantes. Les oiseaux lentement se raréfient.

*

Ma cabine est si petite que le minuscule hublot est comme une baie vitrée. Mes livres couvrent l’une des parois et ma couchette est opportunément placée sous le hublot. La nuit, je pourrais voir, en m’endormant, la lune se refléter sur la mer.

Notre traversée durera plusieurs semaines – deux, trois ou quatre selon les vents et la durée de l’escale à Terre-Neuve.

Nous sommes la nuit du 25 février et je lis les Carnets de Goliarda Sapienza sous la lumière orange et vacillante que jette ma lampe-torche sur l’épaisse couverture noir de ma couchette. Je suis seule. Immensément. Goliarda, avec moi, multiplie ma solitude par la sienne, comme le font deux amantes ou deux sœurs.

Elle voyage, elle, d’ouest en est, dans le transsibérien de 1978. Dans une petite cabine semblable, peut-être, en un point infiniment distant de l’espace et du temps, mais lié à moi comme d’une indéfinissable manière. Les poétesses sont, les unes pour les autres, les unes avec les autres, de petites-filles qui jouent sur un trébuchet en bois dans un jardin d’enfant – éloignées les unes des autres par la planche à bascule, mais se retenant, les unes aux autres, de tomber complétement.

Goliarda dit la « drogue-steppe » des plaines gelées de Sibérie ou des étendues herbeuses de Mongolie, son appétit vorace. Moi aussi j’ai eu faim, toute la journée, de l’océan. J’ai regardé les vagues depuis le troisième pont et écouté le souffle limpide du Wreckhouse venu de Terre-Neuve. Autour de moi, l’activité des marins sur le pont, d’abord vague et fébrile à mes yeux, s’est ordonnée sous mes yeux, comme lorsqu’on comprend, après une longue étude, les cheminements délicats et audacieux d’une pensée qui nous était apparue initialement sauvage avant de se rendre intelligible et prodigieuse.

J’avais faim et j’ai mangé la mer, toute la journée, jusqu’à l’écœurement. Je me suis souvenu de la rédaction de 133, que j’ai écrit d’un coup d’un seul, comme hypnotisée. Comme s’il m’était impossible d’agir sans rage, je me jette toujours dans le monde comme si je voulais me briser, me casser en deux, m’émietter. Aller au bout – peut-être était-ce cela ton Miracle, Delila, aller au bout. Mais comment ? Ni toi ni Goliarda ne m’avez expliqué comment faire pour aller au bout sans en être écœuré. Et si nous sommes allées au bout ensemble, Delila, quand nous étions, nous et nos sœurs, ensemble, à battre le pavé, si nous sommes allées au bout, qu’est-ce que cela nous a apporté sinon la mort ou une solitude si grande qu’elle est devenue totalement indigeste ? Et si je dois vivre seule, maintenant, dites-moi au moins au bout de quoi dois-je aller ?

*

Cinq heures du matin. Escale de plusieurs jours à Terre-Neuve.

*

Deux jours que j’explore l’île.

Je ne parle à personne.

La presque-île

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