Sonia Hill – Nourritures (mars 2098)

Le chargement du lithium. St. John’s plongée dans une brume opaque et grise.

Les deux premiers jours de notre escale, je n’ai rien fait d’autre que marcher à flanc de falaise sur la péninsule d’Avalon : m’étudiant de fond en comble, explorant mes vallées intérieures en ouvrant la bouche quand il pleuvait. Je déteste pourtant cette passion introspective qui toute ma vie gâta ma sauvagerie en lui ajoutant l’arôme fade et commun de la sagesse : chez moi, rien n’est pire que cette tendance à l’étude, à l’examen attentif de l’intérieur, rien n’est plus délétère que cette complaisance pour ma propre psychologie.

Longtemps, j’ai été convaincu qu’il existait, entre la topographie de nos pensées les plus intimes et la géographie réelle, entre l’urbanisme anarchique de nos sentiments, de nos revendications, les ruelles et les avenues de nos slogans intérieurs, et l’architecture réelle des cités, une sorte de complicité, d’accointance, quelque chose comme un lieu de réunion. C’est ce qui m’a fait venir, il y a longtemps, au 133 de la 5th avenue – cette croyance que, dans un bâtiment, dans cet immeuble, mes espérances seraient comme matérialisées par le béton et l’acier, le verre et la brique noire.

Mais non. Les évènements qui devaient nous mener à la mort, à l’exil ou à l’abandon, m’ont appris que cette foi est inique, dangereuse et dépassée. Je me suis trop longtemps laissé faire par la poésie – trop longtemps j’ai inventé des rapports, cru qu’ils me préexistaient. C’est faux. Si je dois écrire encore, si je dois encore lutter, ce n’est pas selon cette voie moyenne que j’ai empruntée pendant vingt ans et qui m’a fait louper l’essentiel des enseignements de Maria, de Delila ou de Rachidatou. Mes rêveries n’existent nulle part. Il me faut, comme elles, comme les marins depuis des jours, charger à la main la cargaison de ma pensée dans les cales concrètes du monde. Agir. Agir. Agir, sais-tu ce que cela signifie Sonia ? Sais-tu ce que cela signifie ?

Maintenant, le capitaine me dit que nous partirons demain. Je lui demande s’il n’existe pas quelque part un équipage entièrement féminin. Il rit et repart sans dire un mot.

Il est dix-huit heures et j’ai faim. Qui me dira où se trouve la cuisine ?

*

Sur le pont protégé du Madrigal. Cage de verre froissé par le gel. Le soir tombe.

Je lis Zanzibar de Votler en compagnie de Goliarda et d’un texte oublié de Wang Chi, Le conte de la souris que je veux traduire comme autrefois, à la main.

La langue perdue, vague, bizarre de Wang Chi me plonge entre deux eaux – je me souviens de ces vieilles polémiques concernant la magie obscure des Salonnières et des soupçons qui pesait sur notre propre cercle quand on racontait que nous autres, les poétesses du 133, agissions derrière nos murs ainsi que de parfaites sorcières, avec pentagrammes et sacrifice humain. Quel dommage ! Nous n’avons jamais rien sacrifié : pas même un chat, pas même un rat. Parfois, c’est vrai, nous nous tenions la main et chantions des couplets que Maria composait pour nous dans la nuit – mais rien de plus que des petites comptines, n’est-ce pas ?

La beauté des pièces de Wang Chi, et de ses amies alchimistes Juliette Nadeau, Reveka Iliescu et d’autres, est pratiquement intraduisible. L’intraduisible ne veut plus rien dire depuis que les logiciels de traduction instantanée permettent de tout entendre, de tout comprendre, de tout lire immédiatement. Et pourtant. Il se peut que des textes comme ceux des Salonnières nous dépassent au-delà de la syntaxe ?

Quoi qu’il en soit, je traduis. Ma maîtrise aléatoire de la langue française produit d’insoupçonnables trouvailles. Dans la composition du Conte de la souris, dans sa structure, quelque chose se dégage par la traduction que je n’aurais pas découvert si je l’avais immédiatement lu dans le texte. Je suis dans la cage de verre, sur le pont, comme Marsile Ficin l’était peut-être à son bureau florentin devant le Corpus Hermeticum : certaine qu’un secret point.

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