Sonia Hill – Nourritures (mars 2098)

Reçu un message d’Andrea Josto-Valod qui espère me rencontrer à Londres quand je débarquerai.

Elle écrit, m’explique-t-elle, une histoire des cénaclières.

Je n’ose pas lui répondre. Que dire ? Que dire ? Que dire ?

*

Trois jours Terre-Neuve est derrière-nous et nous croisons le premier iceberg.

Le capitaine m’explique que la fin du Gulf Stream a rendu obsolète la carte marine des vents et des courants de l’Atlantique Nord et qu’il faut se fier à l’instinct. Et ça, dis-je, en pointant du doigt l’écran radar. Il rit. Qui sait pourquoi ?

*

Presque une heure du matin.

Rêverie sous les étoiles très nettes et très froide.

Le 133 aurait-il été à voile, que tout aurait été différent.

*

16 mars 2098. Jour de mon anniversaire : quelques amies se souviennent, à l’autre bout du monde et m’écrivent.

Nous passons le Détroit de Davis et ses prodigieux paysages. Demain, si tout va bien, nous ferons escale à New Port de Bylot Island où a été édifié, depuis le milieu du XXIe siècle une monstrueuse mine-port après la découverte en 2049 d’un très grand gisement de scandium et d’yttrium.

Pour l’instant : pas de dévastation. Seulement de très hautes montagnes noires et blanches surmontées d’anneaux nuageux. Et leurs ombres sur la mer pareilles aux doigts crasseux d’une main de géant.

*

J’écoute Leslie Bush avec Lukas et observe l’insupportable repos glacé de l’eau.

En montant, la mer fabrique des criques, des gorges, des cirques qui n’existaient pas il y a cent ans, me dit-il. Il pointe du doigt des coins du paysage. Il dit que souvent une montagne s’effondre et provoque une grande vague qui couvre la baie doucement : comme une mère borde un enfant.

Il fume très vite une cigarette. « J’ai pas le temps pour tout ça » fait-il. Large geste du bras. « Tout ça » c’est peut-être la mer, ou peut-être quelque chose qui n’est pas la mer même, mais que la mer signifie. « J’y retourne ! »

Je reste seule. Il est quinze heures et le jour perpétuel est pâle et grand.

*

133 avance bien.

Ce poème, écrit il y a un an, porte déjà sur lui les stigmates de la vieillesse et de la sénilité. Si l’achever est une tâche que je me suis assigné en partant (pour remplir le vide), je ne mesurais pas ce qu’achever pouvait vouloir dire : il y a des achèvements qui ne sont pas autre chose que des exécutions. Je suis au chevet d’un grand malade – soin palliatif d’un poème agonisant.

Il y a vingt ans, à New-York, nous écrivions des poèmes comme des crachats. La littérature n’avait pas le temps de mourir de vieillesse puisqu’elle se jetait dans le vide depuis les fenêtres de la 5ième avenue. Nous marchions dans la rue en chantant nos poésies et elles s’envolaient simplement comme ça, directement au paradis.

Ce soir, nous arrivons à New Port. Goliarda écrit que Venise est un puits ; enchevêtrement de boyaux, viscères.

Notre paysage marin est tout l’inverse d’un ventre – peut-être est-il ce qu’il reste d’un accouchement infini ? Les vignerons disent « la part des anges » pour ce qui, dans les fûts, s’évaporent pendant le vieillissement.

Je ne peux pas faire autrement que penser à Delila et pleurer. Penser à Maria et pleurer. Penser à elles et pleurer.

Où est notre « part des anges » ?

Quant à l’écriture, c’est pareil. D’évaporation en évaporation, qu’en reste-t-il ? La distillerie de la poésie est en pleine activité, il faut réinjecter l’alcool dans le vers.

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