La rentrée

Penser, un jour avant les questionnaires à remplir, les emplois du temps à distribuer, les vérifications d’usage, à la manière qu’ont les personnages secondaires des romans russes d’opportunément mourir quand les hasards de leur vie risquent de les rendre plus intéressant à suivre que les personnages principaux. Souvent, ils meurent de maladie. D’une maladie brutale, soudaine et inattendue. Souvent, cette maladie est un mal physique consécutif à une révélation ou à un aveu – comme un corps sombrant dans les profondeurs à peine quelques heures après le choc avec l’iceberg de la vérité.

Les héroïnes et les héros des romans russes m’apparaissent d’un coup comme des survivants, claudiquant, plus longtemps que les autres, sur la crête d’un échec ou d’un trouble qui aurait tué tous les autres. Je veux dire que, dans le quotidien classique des personnages de roman russe, seul.e quelques privilégié.es peuvent échapper à la conséquence physique et fatale des bouleversement intérieur de leur psyché. L’âme, d’une manière ou d’une autre, résiste de telle sorte que le corps tient lui aussi et qu’ielles peuvent continuer à être, quelques centaines de pages encore du moins, un personnage en « chair et en os » et non pas simplement un cadavre.

Au livre VI des Frères Karamazov, Dostoïevski fait mourir d’une fièvre un notable, juste après que celui-ci a avoué un crime commis quatorze ans plus tôt. Le personnage, non pas secondaire mais presque tertiaire ou quaternaire dans l’ordre du roman, disparaît alors même que les conséquences sociales, morales et métaphysiques de son aveu auraient obligé son créateur à lui offrir le cadre d’un roman complet. Il devient, par la mort, l’anecdote exemplaire du long récit du moine Zossima, lui-même support spirituel d’un des personnages principaux, adjuvant de ce que nous appelions, au collège, le « schéma actantiel ».

Pensant cela, se demander la place que je tiens moi-même dans l’ordre du roman personnel de mes élèves, par exemple ; plutôt notable tué par la fièvre ou plutôt moine Zossima, plutôt anecdote exemplaire ou adjuvant ?

Au collège, où nous parlions « d’éléments perturbateurs » pour parler de ce qui, dans une histoire, provoquait la bifurcation des personnages dans l’extraordinaire de l’histoire, les « éléments perturbateurs » de la classe étaient, eux, systématiquement sanctionnés par l’administration scolaire et que nous, les gentils du deuxième rang, nous ne mourrions jamais de maladie consécutive à telle ou telle révélation intérieure.

Quand je croise d’ancien.es élèves et qu’ielles se souviennent, parfois avec nostalgie, de nos cours, naît toujours en moi un sentiment ambigu de reconnaissance et d’abattement. Pareil à ce moine rencontré pendant trente pages dans un roman dostoïevskien de cinq cent mille mots, j’attendrais, toute leur vie, leur retour, par réminiscence, sur les bancs d’une école vide.

Maintenant, nous sommes le 1er septembre et demain je rencontrerais pour la première fois les visages que je verrais toutes les semaines pendant un an. J’éprouve cette désagréable et indescriptible sensation de l’éternel retour. Comme un PNG de jeu vidéo j’habite le monde selon un patern administrativement décidé et je reviens, chaque 1er septembre, à ce point exact de l’espace et du temps pour donner la quête qu’ielles suivront toute l’année.

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