Lecture

Nous voulons tous des confirmations de lecture. Nous n’en avons jamais assez. Rien n’est plus important que ces confirmations qui nous disent : voilà, quelqu’un t’a reconnu, je suis passé par là.

Les fantômes qui nous lisent – même avec patience et régularité – mais qui ne se manifestent jamais nous font peur. Nous nous représentons le silence comme l’enfant l’abandon : non seulement comme ce qui nous a laissé seul, mais comme ce qui nous a condamné à la solitude.

Quelqu’un doit nous entendre crier et quelqu’un doit nous entendre faire silence. Quelqu’un doit savoir que nous avons pris la parole et quelqu’un doit la prendre pour nous le confirmer.

Si ce n’est cette confirmation, c’est l’amour que nous réclamons. La tendresse de la réponse, nous l’espérons plus que tout. Plus que tout nous espérons la caresse que la réponse fait en nous. L’amour que fait en nous la réponse.

Car toutes nos paroles sont des appels à l’amour. Appels désespérés à l’amour. Toutes nos poésies sont des chambres où nous attendons l’amour – le chuchotement est cette réponse que nous attendons depuis que la soirée a commencée.

Oui. Nous chantons longtemps dans le bruit des discussions, mais ce que nous attendons c’est la solitude de notre parole et la solitude de la réponse à notre parole. Deux solitudes peuvent planer longtemps au-dessus du sol des vérités sans jamais se rencontrer. Nous le savons. Comme nous savons qu’une réponse peu miraculeusement racheter d’un coup tout notre stock de paroles avortées, informulées, de paroles interdites.

Et plus nous sommes seuls et plus nous voulons entendre quelqu’un qui ne parlerait que pour nous. Et plus nous sommes abandonnés et plus nous désirons être adopté par une réponse étrangère.

Pas de plus grande violence que la nuit d’une question à laquelle personne ne veut répondre.

Les couples aux bâtons de marche

Les couples qui se déplacent, l’un derrière l’autre, sur les chemins de randonnées, avec dans chaque main, un bâton de marche en plastique acheté à Décathlon me causent la plus grande des nostalgies – regret anticipé de ce qui jamais n’habitera en moi. Au fond, je suis pour la plupart des choses une région hostile. Je n’accueille presque rien. A combien de sentiments ai-je refusé l’asile ? De ce couple qui descend maintenant la montagne je ne possède rien. Ni leur volonté, ni leur effort ne sont les miens. Ni leur regard, ni leur amour, ni leur style. Je ne suis pas leur frère, leur fils, leur père ou leur amant. Je ne suis pas la pierre qu’ils viennent de fouler. Je ne suis pas la branche qu’ils déplacent pour passer. Je ne suis pas le bruit de leur respiration. Le vent qui fait gonfler leur veste ne me touchera pas. Les fougères qu’ils frôlent aussi me méconnaissent.