La science du rêve – Lettre 1

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A l’attention du Pr. Steinmarch,
Université de Concord
5 novembre 1926

 

Cher professeur,

Des évènements récents ont radicalement modifié mon regard sur les études que nous avions menés ensemble, il y a dix ans de cela, à l’Université de Vienne. Je vous écris pour vous en faire le récit parce qu’il me semble que vous êtes, à l’heure actuelle, la seule personne capable de comprendre mon trouble et de donner à mes intuitions leurs justes dimensions. Je dois admettre qu’en parlant ici d’ « intuitions» je minimise. Il s’agit, en vérité, que de découvertes, et elles me semblent si parfaitement cohérentes et si claires que je ne peux sincèrement les juger comme de simples présomptions. Il est loin le temps où nous pouvions débattre des heures sous les pierres blanches de la Votivkirche ou sous les arbres de Rathaus Park et je ne sais par où commencer…

Il y a deux mois de cela j’ai rencontré une jeune femme, Olnia Brindan. Elle était étudiante, comme je l’étais jadis, au département de psychologie de Newham. Je revenais, après des années, sur mon ancien campus pour échanger avec le Pr. Hundold de la possible publication d’un article dans sa célèbre revue. L’entrevue avec le professeur ne donna rien mais, dans des circonstances qui me semblaient alors hasardeuses, je croisai Olnia à la bibliothèque avec l’un de vos livres à la main. J’appris alors, à mon grand étonnement, qu’elle s’intéressait à l’oneirologie, non pas dans son sens mythologique, mais dans le sens que nous lui donnions autrefois à Vienne. Nous savons dans quel état se trouve cette science depuis le Congrès de Strasbourg et comment elle est moquée, décriée et même niée. Comment pouvait-elle, dans une université comme Newham, mener de telles recherches ? J’étais même étonné de constater qu’il existait au fond des rayonnages les moins fréquentés quelques copies de vos anciennes études sur Hypnos et Panthasos. Elle semblait les connaître parfaitement et après quelques questions je compris qu’elle n’avait rien d’une néophyte et qu’elle avait même, sur certains points théoriques très précis, une approche à la fois plus singulière et plus précise que la nôtre.

Je me doute, professeur, que lire ces mots doit réveiller en vous une plaie qui n’a pas dû se refermer entièrement. Après Vienne, après Strasbourg et après Baltimore, je n’ai plus oser vous écrire de peur de vous torturer en vous parlant de mes nouvelles hypothèses. Je ne sais comment les choses ont pu tourner ainsi et ce qui nous a conduit a une telle situation. Tous les jours, je me rappelle nos bureaux viennois et notre fièvre en imaginant la stupéfaction produite par nos révélations sur les rêves. Nous étions naïfs surement mais on ne peut toucher à certaine vérité sans être définitivement troublé et heureux. Je me souviens de notre première rencontre et de mon incrédulité initiale devant votre hypothèse. Comment était-il possible de croire que les rêves, les rêveurs étaient autre chose que des mythes ? A l’époque parfois je me demandais si tout cela n’était pas une histoire que je m’étais raconté et alors je me disais que peut-être j’étais en train de rêver, et je souriais. Olnia, professeur, m’a redonnée ce sourire et bien plus.

Nous nous sommes revus plusieurs fois, Olnia et moi et chaque fois j’ai cru approcher de plus en plus de ce cette clef que nous fantasmions sans pouvoir l’imaginer accessible. Il m’est impossible de tout vous expliquer ici parce que le temps me manque et parce que je ne suis pas encore capable de tout poser sur papier. Mais, sachez que j’ai la preuve, ou presque, que nous avions raison et que l’homme sait rêver, et plus encore qu’il le fait tout le temps, et que, pour une raison inconnue, il les oublie. Olnia m’a appris des exercices, que je n’arrive pas encore à exécuter parfaitement, pour garder en mémoire certains fragments de rêverie, des morceaux, presque rien, mais assez pour soutenir de nouvelles hypothèses. Vous trouverez, joint à ma lettre, un extrait choisi de mon travail préparatoire à un article que je voudrais faire paraître dans quelques mois si nos résultats se confirment et des extraits de mon journal où je fais le compte-rendu succinct de quelques-unes de nos séances de travail avec Olnia .

                                                                                         Votre dévoué Owen Formwich

Extrait de Désamnésie et formes imaginaires du rêve
Olnia Brindan – Owen Formwich

« Le protocole pour l’étude des rêves est à l’origine des difficultés majeurs de l’oneirologie. Lors du Congrès de Strasbourg, les travaux du Pr. Steinmarch ont été considérés par la communauté scientifique caduc en raison de l’impossibilité d’apporter des preuves expérimentales à l’existence effective du rêve. L’hypothèse de l’amnésie post-éveil n’a pas été acceptée dans la mesure où rien ne permettait de démontrer de façon expérimentale cette amnésie et l’ensemble des constructions théoriques du laboratoire d’oneirologie de Vienne ont été considérés sans fondements et reléguées au rang de « fausse science ». Après la dissolution du laboratoire, nous pensions l’oneirologie définitivement morte, comme le fut l’alchimie en d’autres temps, mais Olnia Brindan, doctorante en psychologie et anthropologie à l’Université de Newham a découvert, pendant ses recherches sur la psychosociologie des pratiques rituelles et tribales, les compte-rendu d’expédition d’Albemart d’Ostrie où ce dernier évoque les Senoï, peuplade isolée d’une île du sud-est asiatique ayant une pratique quotidienne du rêve et de sa désamnésie. A partir des éléments fragmentaires recueillis par Olnia Brindan, cette dernière est parvenue à mettre en place un protocole très précis pour se souvenir de ses propres rêves et a démontrée, par-là, que l’acte de rêver n’est pas, comme tout le monde le croit, qu’un acte mythologique. »

Journal – Extrait du compte-rendu de la séance de travail du 15 septembre 1926 :

« Quatrième séances. Première réussite depuis la mise en pratique des conseils d’Olnia pour me souvenir. Il faut être réveillé vivement toutes les deux heures et se forcer à penser immédiatement après son réveil (plus d’autres exercices et préparatifs que je décrirais plus tard). Les trois premières séances n’ont rien données pour moi. Olnia m’a expliquée avoir mis deux ans préciser le protocole et ne semble pas étonnée de mes difficultés. Je n’arrive pas à savoir si tout cela n’est pas pour moi simplement une manière de me rattacher à de vieilles lubies. »

Journal – Extrait du compte-rendu de la séance de travail du 18 septembre 1926 :

« Sixième séances. Premiers résultats ! Il m’est difficile de décrire la sensation que j’ai eu au troisième réveil provoqué par Olnia (en hurlant à mon oreille parce qu’elle trouvait ça « plus drôle » que le réveille-matin). Je me suis souvenu d’une image qui a presque immédiatement disparu de ma mémoire. Je me souviens seulement de m’être souvenu, mais c’est déjà saisissant. Sentiment incroyable d’avoir touché du doigt ce que j’ai cherché la moitié de ma vie. »

Journal – Extrait du compte-rendu de la séance de travail du 20 septembre 1926 :

« Huitième séances. Cette fois-ci je me suis souvenu. J’ai noté le plus rapidement possible les images qui me sont revenues. Je ne garde maintenant en mémoire presque rien, tout juste des impressions vagues, mais je peux lire sur mon carnet de note : « Homme seul au milieu d’une grande étendue de sable. Un rocher tombe. Ciel rouge et bleu à l’horizon. Grande peur. » Olnia est très heureuse de ce résultat, je crois qu’elle craignait mes doutes plus que tout. Je ne mesure pas encore l’ampleur de ce que cette découverte signifie. Les rêves existent. Je ne mesure pas non plus l’ampleur de la tâche qu’il reste à accomplir. »

La Fresque

Sur mon mur s’accumule des millions de surfaces jaunes ; elles sont mon œuvre, mon labeur et ma condamnation. Je suis archéologue. Je les fouille. Je les scrute. Je les remue comme une terre, labile et légère, où se terrerait quelque chose de moi-même. En vérité, je perds la tête, je crois même que je suis selon certain critère presque totalement fou. Ces papiers sont ma mémoire, ils sont mon cœur et je vis en leur sein, continuellement. Souvent, le matin, me levant, je m’éblouis même de cette pièce-soleil qu’est devenu mon appartement. Il est entièrement envahi maintenant par la gangrène jaune, les post-it ont gagnés les linteaux, ont couvert le plafond, ont rendus opaque le dehors et ont finalement fondus l’ensemble de l’univers dans ce jaune insistant et net qui est leur couleur et celle du monde entier. Souvent, je me dis que je suis l’unique artisan de cette perdition jaunâtre, qu’à force d’écrire ma vie entière sur ces billets, à force de la coller avec eux sur mes murs, j’en ai fait une fresque où je ne peux plus ni vivre ni mourir, mais juste exister à l’état de couleur.

Depuis hier, l’épidémie a gagné ma porte et je suis dorénavant tout à fait incapable de sortir de chez moi. Bien sûr, je ne m’intéresse plus depuis longtemps au dehors et ma vie présente compte moins que cette vie passée, épanchée sur mes murs, et que je cherche à recomposer encore et encore. Pourtant, je dois admettre que ma nouvelle condition de prisonnier m’interroge. Il me semble que tout maintenant parle de mon retard, de mon défaut, du manquement que je suis pour moi-même et du fait que je n’ai que peu de temps avant que ce que j’appelle ma fresque devienne mon tombeau. Le fait que ma porte elle-même se soit en quelque sorte rebellée contre moi m’inquiète et m’angoisse. Que puis-je faire contre l’ensemble de ces choses qui autour de moi me répètent que je suis mortel et que je mourrai bientôt avec elle ? De plus en plus souvent je me surprends à suffoquer sous la masse de papier qui me sert de toit et je vois bien que je ne supporte plus aussi bien qu’autrefois mes longues heures passées à fouiller dans les encres vieilles et dans les papiers froissés. Je ne peux pas dire, par ailleurs, que je me sens proche de mon but, même si j’ai le sentiment qu’il n’est pas loin le premier des papiers que je cherche, qu’il se cache là, dans cette zone grise entre ma bibliothèque et la lampe, dans ce dernier rectangle de surface vierge encore de mes fouilles. Depuis plusieurs années j’ai la certitude que ce premier des papiers renferme tout ce qu’il me faut savoir pour retrouver mes esprits, tout ce qu’il me faudrait connaître pour que le présent trouve de nouveau un sens. Mais, à mesure que je me rapproche du moment où j’aurais absolument tout relu, tout repris à zéro, tout détaillé, je ne peux m’empêcher de douter de cette possible libération. Est-il possible que ce premier des papiers n’existe pas ou plus ? Qu’il soit définitivement disparu au milieu de mes millions de traces écrites ? Et si même je parviens à le retrouver, comment pourrais-je le reconnaître ? Et si même encore je le reconnais, pourrais-je y trouver effectivement quelque chose qui me fasse sortir de cet enfermement où je suis et qui n’en finit plus. Il m’arrive de penser que je ne suis plus rien d’autre qu’un archéologue, que je ne suis plus rien d’autre que cette fouille, que cet œil qui scrute, lit et relit, liste des listes, catalogue des idées jetées en bataille un jour sur coin de papier. J’ai depuis longtemps cessé de négocier avec ma mémoire et je ne sais même pas si je pourrais réapprendre à me souvenir. Sur mon bureau j’ai posé autrefois la photographie d’une femme que je devais aimer ou qui devais compter d’une manière ou d’une autre et aujourd’hui je ne peux rien dire sur elle, son visage est moins réel pour moi que ma fresque et que mes millions de morceaux de mémoires jaunes.

L’heure est maintenant à la nuit. La pénombre elle-même à l’allure d’un coucher de soleil et j’ai cessé pour quelques heures mes recherches. Tout à l’heure, j’ai déblayé quelque chose de nouveau et d’étrange : quelque chose qui n’avait pas la même densité que le reste du monde, qui était lourd, froid et rugueux comme de la pierre. Je sais qu’il faut dormir, que rien n’est plus dangereux pour moi que l’état de vieille où se mélange le rêve et la « réalité », mais cet éclat d’autre chose m’obsède. À son revers, juste avant que toute lumière cesse, j’ai pu lire quelque chose comme : « Déjà vu » et ces deux mots, simples et banals, m’ont fait peur, ils ont vrillés quelque chose en moi et m’interpellent. Je sens obscurément qu’ils cherchent à me dire quelque chose. « Déjà vu », posé à un endroit de ma mémoire, cloitré en souvenir dans une autre matière que celle qui constitue les frontières du réel ; aurais-je cherché à dire à moi-même quelque chose de si particulier qu’il fallait pour cela que je l’inscrive dans la pierre ?  Peut-être, je ne sais ; mais maintenant il faut se taire et dormir, laisser le silence couvrir ma pensée, couvrir mes yeux d’un noir autrement plus franc que celui, malade, qui m’entoure et attendre que le matin vienne et que je puisse reprendre ma recherche du premier des papiers.

Minuit

Homme - Horizon

L’homme, comme chaque jour, avait laissé dans un souffle peser son corps  contre le grand mur gris. L’étrange pesanteur de la gare faisait, ce matin plus qu’un autre, crouler ses épaules et il écoutait, silencieux, les premiers murmures du lieu qui peu à peu s’éveillait. Des voix, étouffées sous les rayons blafards des néons, se mélangeaient aux crissements douloureux des premiers trains sur les rails. Et lui, comme une sombre masse de silence, somnolait en écoutant ce bourdon trouble d’une foule encore éparse et ténue. Depuis des années il venait, à l’heure des premiers départs, peupler un bout de quai. Muet, il s’installait au point du jour ; à l’heure où la demi-clarté de l’aube verse sur les verrières des tâches égarées de lumière. Sans un bruit, il laissait son corps s’affaisser contre la paroi grise et là, assis, il sombrait pour quelques heures dans une étrange veille où valsaient les ombres d’un peuple qui ne le voyait pas. Il n’était connu d’aucun. Dans cette marée trouble de visages, où personne ne regarde personne, ses traits, de tous, restaient inconnus ; creux de vide dans un mur, il ne laissait rien que l’inquiétude vague d’une présence dans les pensées de ceux qui entre deux mondes couraient. Moins qu’un souvenir, il semait dans la mémoire des voyageurs quelque chose comme l’habitude d’une trace, légère et violente, dont il ne reste rien. Cette indifférence était son plaisir et c’était pour cette raison, croyait-il, qu’il venait depuis des années écraser son corps contre un pan de gare. Il s’éveillait toujours à la même heure, invariablement réveillé en sursaut par l’annonce du départ, quai n°5, de 8h16 pour Paris. Alors, et comme si cette annonce eut été faite pour lui, il se levait, les membres endoloris par la rudesse du mur, et regardait quelques instants, ébloui par le nombre, le grand hall où se croisait la foule. C’était alors que tout commençait.

Entre les pas pressés des passagers en départ pour la capitale, il cherchait sur les bancs de quoi faire son voyage ; un journal, un magazine et parfois -heureuse rencontre ! -, un livre. Cependant, avec les années il était devenu plus exigeant ; son regard, affiné par la traque quotidienne d’une ligne à lire, d’une nouvelle à découvrir, connaissait les pièges, les artifices qu’il fallait éviter. Ainsi, il savait par expérience se méfier des couvertures lumineuses, colorées, clinquantes dans la grisaille brumeuse du béton et du fer. Trop voyantes, trop visiblement présentes, il connaissait la déception que lui apporterait ces reliures éclatantes et chargées. Lui cherchait au contraire ce qui ne se remarque pas ; la sobriété d’un titre, la pâleur livide d’un livret, l’absence de faste. Selon une mythologie qu’il avait construite au fil du temps, ces ouvrages menus et austères devaient toujours renfermer un secret, un trésor, une vie particulière et puissante. Les quelques fois où cette idée avait été contredite par les faits ; où une revue absolument blanche, ne portant à sa couverture qu’un en-tête sans ampleur, où un livre superbement plat d’apparence, s’était révélé à la lecture d’une triste banalité, il pensait à un complot, à une force occulte remplaçant pendant son premier sommeil une couverture par une autre, blêmissant les explosions colorées, raccourcissant les titres vulgaires et piallards. Toujours, lorsqu’il parcourait les premières lignes d’un volume particulièrement livide, il craignait que ce fantôme se soit encore une fois joué de lui et lorsque enfin il était rassuré, ayant assez longuement plongé dans l’encre du livre pour en connaître sa saveur, toute sa lecture se faisait avec le sentiment ému d’avoir échappé au pire. Son livre ou son journal en main, il retournait à son mur et se livrait, loin de tous, tout entier aux mots.

Ce jour là, la traque avait été bonne et aux premiers mots il fut seul. Dans la gare, tout continuait insensiblement sa route et lui, ailleurs déjà, ne voyait plus le monde filer à toute vitesse autour. Les trains défilèrent sans qu’il ne les arrête un instant du regard, les flots hâves des bruits, des chocs, des sourdes cacophonies sifflèrent loin au dessus de lui et s’envolèrent vers la ville sans qu’il ne les entende. Rien du jour qui passait ne brisait sa digue d’encre. Il ne vit ni le matin fuir au devant de la foule, ni le soir tomber dans un crépuscule humide et pluvieux. Seul dans son alcôve grise, ivre de pages, il ne sentait pas les goûtes d’eau qui perlant à travers le verre venaient s’abattre en bruine fine sur lui. Les ombres lentement mangèrent tout l’espace. Les bruits se firent plus feutrés dans la présence d’un silence où se nichait la nuit. Tout retrouvait l’angoissante sérénité d’un lieu que personne ne regarde jamais. C’était l’heure où l’absence devenait lourde sur les quais ; où les voyageurs, effrayés par ce demi-désert où il ne se fixe rien, se pressaient de quitter l’étrange ambiance de la gare pour se plonger dans la vie, turbulente et morose, d’une ville dont ils ne savaient rien.

La pluie cessa, laissant dans l’air une lourdeur liquide qui semblait tout étreindre. Troublé de ne plus entendre le bruit rythmée et brumeux des goutes contre la verrière, il laissa tomber son livre, ses mots et cette encre qui lui tâchait les doigts et regarda les quais, vides maintenant, qui luisaient étrangement dans la sombreur des réverbères. Il ne restait rien de l’agitation des heures passées ; juste le sentiment latent d’un manque et d’une confusion. Il n’y avait aucun mouvement, nulle part, pour faire trembler en ondes vastes l’espace et il se sentit soudain mal à l’aise dans cette grande pièce plate. Loin de l’intimité sourde des lignes, il croyait sentir dans toute ces choses abandonnées dans leurs morts, une hostilité muette et calme. Là, l’ombre laissait paraître une large tâche de lumière jaune qui venait presque caresser ses pieds ; pourtant, il croyait sentir en elle une opposition farouche et résignée à lui-même. En tout régnait cette sorte de colère calme, cet abandon rageur dans la sclérose. Le livre lui-même, ce livre qu’il tenait dans ses mains et qui maintenant baignait dans la flaque où il l’avait posé, le livre n’était plus qu’une sinistre immobilité qui l’accusait d’un regard. Et chaque chose l’observait, l’observait comme un autre qu’on ne reconnaît pas et il n’en pouvait plus, lui, de ce grand malaise, où tout était tombé, où tout, sombrement, se laissait aller et où, dans une lumière qui pleuvait vulgairement il n’y avait rien d’autre à faire que d’attendre et que de se surprendre chaque seconde à respirer encore. L’horloge sur sa gauche scandait faiblement ses heures, alors que le chuintement bref de l’aiguille qui glissait d’une minute sur l’autre sonnait comme un scandale dans l’aphonie des choses, il les voyait à chaque cris de cadran se rehausser de vide, comme pour compenser ce râle mort d’une vie dont personne ne voulait témoigner. Et l’air, l’air gelé lui blessait les bronches, à chaque respiration. Là-bas, loin, il voyait parfois poindre une lumière plus vive que les autres et avec elle, avec elle sifflait dans ses tempes une sourde douleur qui, à mesure qu’elle grandissait, s’étendait aussi à ses membres, à ses bras, à sa bouche qui ne se fermait plus et, surtout, à ses yeux qui ne pouvaient plus quitter du regard la boule mystérieuse de lumière crue qui lentement, dans le lointain, s’approchait.

*

La lumière était morte et il ne restait rien. Les choses, retombées dans la torpeur de la grande nuit, subissaient l’attente quotidienne et l’absence. Elle était là, partout, et sa silhouette irisait chaque morceau de matière. Il ne se souvenait plus de s’être assoupi, à l’horloge minuit sonnerait bientôt, et tout, tout dans le hall grésillait faiblement comme si, de la colère, le monde était devenu las, las de sa colère et de lui. Lui ne savait que faire. Une présence humaine, autre que la sienne propre, la vision brumeuse de ce qu’il croyait être une femme, là-bas, au loin, marchant sur un quai et s’approchant de lui, était quelque chose d’absurde et de mystérieux et il ne pouvait croire que cette semi-ombre qui faisait claquer sa marche dans le noir et le silence de la gare pouvait être autre chose qu’un rêve. Les néons verdâtres des enseignes calmaient dans une crépitation la sombreur des ombres et, là-bas, imperturbablement, se dessinait pas à pas un corps, des membres et un visage qui, tout en étant étranger, ne pouvait avoir la simple présence du vide. Il la voyait presque distinctement maintenant et ne la quittait pas des yeux, il fixait sans s’en rendre compte cette image, cette apparition, ce spectre duquel ses pensées ne s’arrachaient plus. Il crut sentir vaguement la sonnerie calme et déserte de minuit, mais il n’y pensait pas et ce visage, qu’il croyait reconnaître, et qui se reflétait presque, maintenant, dans la flaque où son livre était posé, ce visage, du moins le croyait-il, du moins l’espérait-il quelque part, souriait.

Elle passa. Elle semblait jeune, mais il n’y voyait rien. Il n’y avait que sa chevelure poudre et longue qui courait comme sur le quai et rejoignait les ombres pour se mêler à elles. Elle passa sans un mot. Silencieuse et calme dans les choses, au milieu du monde, dans son œil et sans rien voir, sans un regard et toujours, toujours avec ce sourire, elle passa et il ne la revit plus. Quelque chose, brisé avec l’aiguille, tomba dans l’eau et le vrombissement d’un train, quelque part, se fit sentir. A la surface, là où les pages émergeaient à peine, l’eau ondula un instant puis, aussitôt, et comme s’il ne s’était rien passé, s’immobilisa.

Minuit sonnait et rien ne respirait plus. L’air gelé, en s’engouffrant, lui déchirait les bronches et son corps était si las qu’il devait de toute ses forces résister à la tentation de la nuit, du sommeil et du rêve. Elle était partie et avait ouvert quelque chose qui ne se refermait pas. Il eut l’envie soudaine, terrible, de sortir et de la rattraper, de la rattraper et de la voir, encore, une fois, elle ou n’importe qui, une silhouette encore, à l’heure où toujours il avait été seul, et de sourire comme elle avait souri, sans rien voir, sans rien voir passer, aussi, ailleurs, et partir loin du livre, de l’aiguille et de ce grésillement souverain des néons et du vide.

*

Il n’était jamais sortit dehors à cette heure. Une autre lumière, indifférente et rouge, baignait un large parvis où il n’y avait personne. Au loin, une grande tour bleue et blanche lançait dans un ciel d’encre une faible lueur et creusait, dans les nuages et dans la lune, quelque chose comme un trou triste et grave. En rythme, des fulgurances illuminaient la route, vifs et fades, et faisait un bruit d’orage. Elle n’était pas là, il le savait, mais il la chercha du regard ; comme pour se persuader qu’il en avait le pouvoir, qu’une silhouette, sur la place, ne lui échapperait pas. Une bruine meuble venait noircir le sol et des éclats de jours dans les pavés soulevaient le sol, le faisant vriller avec l’heure passante dans une poudre incandescente où parfois, par hasard, son reflet laissait une trace. Derrière lui, le grand cadran de verre indiquait minuit et noyait ses secondes dans une trembleur roide et sans fond. Dans l’air trempée du soir la ville vacillait et les façades, muettes et noires, se jetaient, monstrueuses, dans les brillances nuageuses de la brume. Il était seul, seul et ses pas ne laissaient sur la route aucune empreintes, aucun souvenir et rien, dans les multitudes brouillées de la rue, ne témoignait des milles visages qu’il croisait quotidiennement dans le grand hall de la gare. Il entendait quelque part le bruit lourd d’un fleuve et il s’y dirigea, entraîner par le son, liquide et pressant, de l’eau. Il traversait des rues où, seule, des formes furtives fuyaient entre les espaces de clarté. Tout, des portes closes aux tonitruant fracas de sa marche sur l’asphalte, était comme retiré dans sa propre présence ; là, habité d’absence, il sentait sa lourdeur comme une erreur, une injure. De trop, délaissé par le visage presque effacé de l’ombre, par le souvenir de cette femme trop vite éloignée, il croyait voir les choses se cerner de vide, rétractées dans un néant inatteignable.

En transparence, dans les poussières nimbées de la capitale, il n’y avait plus que le choc de ses pieds éclaboussés par des flaques mortes et l’harmonie ténue et croissante du fleuve qui bruissait au travers des murs. Et lui, comme une sombre masse de silence, somnambule, écoutait le bourdon trouble d’un fleuve qu’il ne voyait pas ; rêvant du cours de l’eau, il pensait trouver là-bas, ailleurs, dans les berges, quelque chose comme un abri, quelque chose comme une cache où il pourrait s’affaisser lentement et dormir, loin, loin enfin du grand hall des colères silencieuses, loin de l’horloge et du temps, loin d’un demi-sourire solitaire, esquivé et si proche, si lointain, éloigné définitivement de lui. Près, si près, l’eau n’en finissait plus de rompre la monotonie du silence et fracassait, en échos, entre les façades, une pesante et présente promesse de libération.

*

Autour de lui, la nuit ceignait d’obscur le fleuve. L’eau glissait et il la voyait, pénétrée de scintillements fragiles, poudreuse, mugir entre les pieds massifs de l’arche. Il se souvint des traverses grises qui fuyaient en rythme le long des quais et portaient leurs voix tristes jusqu’à lui à l’heure du dernier train. Ici, il n’y avait qu’une unique substance bleutée, jaunâtre, morose et profonde où son reflet n’avait pas de prise, où aucun visage ne pouvait se voir et où, jamais, ni plus tôt, ni plus tard, rien n’attendait l’heure d’un quelconque départ. Il sentait enfin une sorte de calme neutre ; un vent léger lui caressait la peau et ses cheveux sombres volaient, couraient dans les ombres, comme ceux de cette autre qu’il avait perdue. Elle n’était pas là. Partie. Loin, là-bas, une église sonnait minuit et l’aiguille d’une horloge basculait, imperceptiblement, dans une nuit trop grande, trop large, ceinte d’ombre et de vide. Il était lourd. Lourd. Dans la brume il croyait voir se décalquer sa forme ; immense et vaste quand elle fuyait avec le vent au loin. C’était comme si son reflet partait avec le temps, longtemps, pour revenir à lui dans un autre mirage. Fatigué, il s’assit sur le bord du parapet de pierres et pensa à dormir, à laisser peser son corps contre le mur gris et dormir. Mais il était trop fatigué pour se laisser dormir, et le sommeil l’habitait si violemment qu’il ne pouvait en sortir par le rêve. Derrière lui, l’atone insistance de l’eau était reposante et il ne songeait à rien qu’à attendre qu’elle passe. Elle était partie et minuit était partout dans les couleurs de la lune, grisâtre et fumeuse. Partie et triste, noyée dans l’eau et trempée de la sueur du voyage, tombée dans un grand trou, morte, grise, le visage effacé dans la tourbe d’un lac, partie sans sourire à rien et à l’heure où l’on tombe loin du jour. En marge des dalles du pont, il distinguait des jointures sans couleurs, joyeusement monochromes, transparentes presque et il éprouvait avec bonheur le rugissement métallique de cette pâleur emplie d’un murmurant mystère. Soudain, et sans savoir pourquoi, il se souvînt du livre. Il ne parvenait pas, il n’essayait pas de se souvenir des lignes, des mots, des lettres mais il éprouvait de nouveau le contact de la couverture contre sa peau, la légère humidité des pages, sa présence sourde, sa présence pleine, son entière fureur, presque brutale et féroce. Il se leva, douloureux de torpeur, et regarda le sol plein de creux d’abime où se perdait en miroir son sourire. L’eau était blanche au parapet et sifflait contre les berges lumineuses de sable d’or. Il pensa que le livre était plein d’eau maintenant ; posé quelque part au milieu des goutes, des cristaux liquides de la pluie et du sol. Noyé. Il était parti. Parti, alors que minuit était partout dans les couleurs de la gare, grisâtres, fumeuses, fausses couleurs du hall. Parti et triste, noyé dans l’eau et trempé entièrement de son empreinte, de la trace de ses doigts, du voyage de ses yeux parcourant les encres, tombé dans un grand trou, mort, gris, le titre effacé dans la tourbe d’un lac de mort, parti sans mystère et secret alors qu’elle passait.

*

Il se glissa dans l’eau et l’autre, partie, n’y était pas. Loin, quelque part, minuit évanoui laissait à la grande nuit le soin d’effacer l’ennui de ce jour.