Je me fais

C’est de rues latérales que je me fais. De villes de carrefours et de boulevards maudits. De porches sombres que des enfants bousculent. De crachats et d’herbes sauvages au pied des cathédrales.

Je me fais ainsi qu’un homme qui descend l’escalier. Mes mains frôlent le tactile bord du monde – horizon de briques saillantes et froides. Dans mon crâne, une église de messes illuminées et d’obscures confessions. Je me fais d’avancer à tâtons et je me fais d’inquiétudes. Mon enquête ne cesse jamais. J’écoute : le tac régulier d’un robinet qui fuit.

Je me fais en file indienne. Je suis de cordée d’alpiniste et je ne me parle pas – ou par messages déformés. Le plus profond en moi ne s’adresse à moi-même que par la foule enchaînée des intermédiaires secoués par neige, vent et avalanches. C’est de hurlement que je me fais. D’interférence et de déformations. Si l’un de moi chute, les autres suivent et tout est à reprendre : couper la corde, défaire le nœud, le mousqueton et tout ce qui procède de la métaphore épuisée.

Je suis de ville himalayenne. De camps de base en processions ténues sur les crêtes. Je circule sur l’échine d’une bête qui ne dort que d’un œil. Je n’ai en moi ni montagnes sacrées, ni temples, mais je suis de topographie changeante, semblable aux contours des nuages quand ils sont nets et hauts.

Quand mon père pleura, je me suis fait d’un souvenir – unique pierre taillée, monuments aux morts capables de remplacer tous les cimetières du monde. Je suis la Jérusalem des pleurs de mon père, de la solitude de mon père, du mystère contenu dans mon père, au centre du cercle tentaculaire de mes questions répétées en mantra, les larmes de mon père assemblée en un bloc de noir pur. Pierre de touche, nombril autour duquel je me fais moine, pèlerin ou apostat ; je suis la foule bigarrée qui s’inquiète des larmes que mon père versa une fois. Je suis le contrefort d’une forteresse aux murs jaunes, je suis le sable qui couvre l’esplanade et je suis le khamsin qui assèche la palmeraie.

Mon père s’est fait d’une grande esplanade déserte de solitude immense et continuellement renouvelée. Place vide dont je me suis fait un cœur et que ma bouche balaie. La parole de mon père est la cité interdite de mon pays de chaleur et d’épices sauvages. Des caravanes abondent aux portes des remparts que j’édifie autour de son secret. Des marchands déposent sur mon trottoir récits et confidences, dattes et piments frais.

Dans une forêt amie

dans une forêt amie
rencontrée à sept ans sous une pluie diluvienne
fredonne l’obscurité

en contre-bas d’une pente
qu’à pied je descendais
qu’aujourd’hui j’imagine :

la rivière
et le pont effondré

la clairière aux primevères violettes
battues par le fléau

le concile du lierre
et des orties
dans le matin d’été

réunies pour complot
d’épines et de poison

l’oligarchie des pierres
qui retiennent les eaux
dans un sac de terre meuble

tout le pays allié
des rayons qui déplacent
la ramure des chênes

des nuages
à la chaîne

les mains dans les roseaux
ouvrir les tiges en deux
récolter la mousse blanche

le feuillage des fumées
agité par un soir
aux timides chants d’oiseaux