Appels

Nous voulons tous des confirmations de lecture. Nous n’en avons jamais assez. Rien n’est plus important que ces confirmations qui nous disent : voilà, quelqu’un t’a reconnu, je suis passé par là.

Les fantômes qui nous lisent – même avec patience et régularité – mais qui ne se manifestent jamais nous font peur. Nous nous représentons le silence comme l’enfant l’abandon : non seulement comme ce qui nous a laissé seul, mais comme ce qui nous a condamné à la solitude.

Quelqu’un doit nous entendre crier et quelqu’un doit nous entendre faire silence. Quelqu’un doit savoir que nous avons pris la parole et quelqu’un doit la prendre pour nous le confirmer.

Si ce n’est cette confirmation, c’est l’amour que nous réclamons. La tendresse de la réponse, nous l’espérons plus que tout. Plus que tout nous espérons la caresse que la réponse fait en nous. L’amour que fait en nous la réponse.

Car toutes nos paroles sont des appels à l’amour. Appels désespérés à l’amour. Toutes nos poésies sont des chambres où nous attendons l’amour – le chuchotement est cette réponse que nous attendons depuis que la soirée a commencée.

Oui. Nous chantons longtemps dans le bruit des discussions, mais ce que nous attendons c’est la solitude de notre parole et la solitude de la réponse à notre parole. Deux solitudes peuvent planer longtemps au-dessus du sol des vérités sans jamais se rencontrer. Nous le savons. Comme nous savons qu’une réponse peu miraculeusement racheter d’un coup tout notre stock de paroles avortées, informulées, de paroles interdites.

Et plus nous sommes seuls et plus nous voulons entendre quelqu’un qui ne parlerait que pour nous. Et plus nous sommes abandonnés et plus nous désirons être adopté par une réponse étrangère.

Pas de plus grande violence que la nuit d’une question à laquelle personne ne veut répondre.

Le vieil homme face à l’Espagne

Devant l’écran muet qui diffuse Espagne – Croatie, le vieil homme fume une cigarette épaisse. « C’est pour le match » me demande-t-on, je réponds « oui » alors que non, ce n’est pas pour le match. « Le match » c’est le match de l’équipe de France, ce soir, qui affronte la Suisse en huitième de finale de l’Euro. Le vieux se fou du match. Il dit : « on peut changer de chaîne pour mettre un dessin-animée ? », il répète : « on peut changer de chaîne pour mettre un dessin-animée », il répète encore et un serveur qui passe ricane pour lui faire plaisir.

Le vieux a, posé devant lui, Le système du complotisme de Sylvain Taussin, un journal plié en deux, un verre vide de vin rouge, un paquet de cigarettes puante, un billet de cinquante euros coincés sous le cendrier. Il tapote avec une cuillère sur le bord du verre pour demander « la même chose ». Tous les serveurs détestent le vieux et la serveuse le trouve dégoutant, cela se voit à leurs manières discrètes d’esquiver sa table comme s’ils pouvaient réellement esquiver son odeur. Une femme vêtue d’un pantalon bigarré vient le saluer et hurle sur ses enfants qui jouent sur le vélo. Moi, je ne pourrais pas voir le match ce soir : je vais au restaurant. Voir le match pourtant ça ne m’aurait pas déplu. J’estime que quand, en me posant à la table d’un café, on me demande si je viens « pour le match », c’est un match qu’il faut voir.

Je me demande si le vieux va rester là jusqu’à vingt-et-une heure, heure du début de la rencontre, à faire chier tout le monde avec ses blagues nulles et l’âcre fumée de sa cigarette bon marché. Je me demande si quand la France marquera, il restera stoïque, quand tout le monde se lèvera en hurlant, ou bien s’il participera à la liesse en grognant et en expirant une volute plus lourde que les autres. Rien n’est plus réjouissant et bizarrement vertigineux que les clameurs décalées des bars quand la France marque un but. Alors que les chaînes désynchronisées témoignent, les unes après les autres, de l’ouverture du score ou de l’égalisation, une ville entière hurle en escalier la joie du soulagement.

Le vieux a de vieilles baskets noires pleines de terre à la pointe et porte un pantalon bleu délavé et un pull noir à fermeture éclair qui gratte nécessairement. Dans les cafés comme celui-là, le vieux est un insupportable pivot autour duquel tourne le petit monde de la terrasse. Il peut empuantir une zone pour se la réserver. Il peut réclamer en frappant sur son verre une nouvelle tournée. Il peut regarder les autres avec un œil d’insulte. Ses privilèges ne viennent pas du billet de cinquante qu’il agite de la manière la plus abjecte qui soit, mais de la répétition de sa présence, de son formidable pouvoir de hantise. Miracle de la tradition. J’imagine que les fantômes sont exactement comme ce vieux : opiniâtres dans la présence au point de devenir impossible à déloger.

Tout le monde ne peut pas devenir vieux comme ce vieux-là. Ce vieux-là qui portent ses fines lunettes transparentes sur le milieu du nez et qui observe les clients comme s’ils étaient les squatteurs de son hôtel particulier, ce vieux-là a été porté vers cette table-ci selon une logique implacable, qu’il ne serait pas exagéré d’appeler un destin, et que l’univers entier respecte obscurément. Il est semblable à ces gens qui prennent une place indue dans la queue à la caisse et à qui on n’ose rien dire, moitié par timidité, moitié en raison d’une fascination trouble et indéfinissable. Miracle de la tradition.

L’enfant bousculé

Ma vie a commencé sans me tenir au courant. Mais puisque je ne dors pas, je peux encore prier. Moi qui ne crois pas plus en Dieu qu’au pouvoir des idées. Je cherche le point exact où ma vie débutait, il y a trois décennies, m’agenouillant d’un coup au milieu des pensées, froissants les pétales d’un champ d’agitations, pour cueillir je-ne-sais-quoi à propos du destin. C’est comme si je ne frappais plus au milieu d’un combat, comme si je me reposais de cette immense fatigue que j’ai fait mienne un jour sans même savoir pourquoi.

Ma vie ne m’attend pas quand je m’arrête ainsi. Elle continue sa marche obstinée d’orages fous. Elle frappe dans ses mains dans un rythme régulier. Avance n’importe comment comme l’enfant bousculé.