La Répétition [II]

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Le début.

Noir

On entend le comédien #2 faire des exercices de voix dans le noir.

Puis ses bruits se transforme en mots prononcés très bas, au fur et à mesure qu’il augmente le volume de sa voix, la lumière paraît.

Comédien #2 : BRUUUUUUUUUUUUUUUUAAAAAAAAAAAA ! CATAAAAAAAAAAAPLAAAAAAAAASMEUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUH ! BAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAR
BIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIITUUUUUUUUUU
RIQUEUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUH !

Entre Anne en courant.

Anne : Mais que faites-vous enfin ! C’est insensé ça ! Depuis la rue on vous entend ! Non mais franchement ! Vous pensez que c’est un comportement ça !

Un silence, ils se regardent.

Et Bruah ça n’existe pas comme mot, imbécile !

Comédien #2 : Je… je répétais mes exercices…

Anne : Vos exercices ?

Comédien #2 : Oui. Mes exercices vocaux !

Elle rit.

Comédien #2 : Qui a-t-il ?

Elle rit encore.

Comédien #2 : Je vais pleurer si vous continuez.

Elle cesse de rire d’un coup.

Anne : Excusez-moi, excusez-moi, c’est que tout de même (elle glousse), vous avez de drôles d’idées.

Comédien #2 : Je ne vois pas en quoi faire des exercices vocaux est une drôle d’idée. C’est une idée très commune. Très normale. C’est une idée comme on en a tous. Une idée d’une affligeante banalité.

Après un silence, il reprend.

AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA
BRRRRRRRRRRRRRRRRIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII
COOOOOOOOOOOOOOOOT !

Elle rit assez fort pour presque couvrir les exercices vocaux.

Comédien #2 : S’il vous plait ! Ce n’est pas sérieux. Je suis un professionnel tout de même !

Elle rit longtemps. Il l’a regarde. Après un temps, elle cesse de rire.

Anne : Oh pitié ne dites plus rien… Je peux mourir ainsi vous savez ? J’ai un oncle un fois, il a rit rit et… oh pitié vraiment ! Enfin quand même, vous n’avez pas une ligne de texte ! Pas une ligne !

Comédien #2 : Est-ce une raison !

Anne : Une raison pour ?

Comédien #2 : Eh bien ne pas faire d’exercices vocaux.

Anne : Pitié… pitié !

Elle rit un peu.

Comédien #2 : On me l’a déjà dit vous savez, vous n’êtes pas la première ?

Anne entre les rires : Quoi donc ?

Comédien #2 : Que c’était inutile.

Anne : Et alors ?

Comédien #2 : Et alors je m’en moque. Si je me retrouve sur scène, comme ça, sans savoir pourquoi, j’aurais préparé mes cordes.

Anne : Vos cordes ?

Comédien #2 : Mes cordes vocales !

Elle rit. Elle ne s’arrête plus.

Noir.

On entend son rire qui continue un moment puis il s’efface comme si elle quittait la scène en riant.

La lumière paraît après un temps. Au centre de la scène le comédien #2 continue ses exercices vocaux mais sans bruit, parfois un couinement peut s’échapper comme s’il hurlait en sourdine. Entre les répliques le comédien reprendra ce jeu.

Entre Vizentes.

Vizentes : Que faites-vous encore là, vous ?

Comédien #2 : Je m’exercice, Monsieur.

Vizentes : Mais la répétition est terminée depuis deux heures.

Comédien #2 : On n’est jamais trop prudent, Monsieur.

Vizentes : Vous jouez quel acte ?

Comédien #2 : Aucun, Monsieur.

Vizentes : Que faites-vous ici alors ?

Comédien #2 : Pardonnez-moi, Monsieur, mais je pourrais vous retourner la question. Je n’ai aucun souvenir de vous.

Vizentes : Je suis le metteur en scène.

Comédien #2 visiblement gêné : Ah… Je… surtout dans les coulisses vous savez, je supervise un peu de loin vous comprenez, enfin je regarde… c’est un beau travail… un beau travail vraiment.

Vizentes : Merci. Bon, improvisez quelque chose.

Comédien #2 : Comment ?

Vizentes : Improvisez quelque chose, je n’ai pas beaucoup de temps.

Comédien #2 : Je… c’est-à-dire que je suis plus dans… enfin vous comprenez j’ai des difficultés à vraiment être dans le… bref j’aime bien, vraiment j’aime beaucoup tout ce qui touche à tout ça… mais… bon… après quand on commence… vous voyez je commence et ça ne s’arrête pas… et puis c’est facile, mais en même temps, voyez, en même temps ça fait une boule au ventre quand même, faut comprendre !

Vizentes : Je comprends. Improvisez.

On entend dans le lointain le rire d’Anne.

Comédien #2 : Alors… oui… donc euh…

La lumière s’éteint et laisse juste une place pour une douche de lumière sur le comédien #2. Il devra être un peu en dehors du rond de lumière, juste vers la droite ou la gauche, et à certain moment il se trouvera au centre à force de se déplacer. A la fin, il sera tout à fait au centre.

Comédien #2 de moins en moins hésitant : Je suis.. ta folie… je suis ton angoisse.. je… oh mon amertume sincère… Je suis aussi le nom que tu donnes aux nuages, à la nuit… à la plaine et aux vents qui l’on autrefois traversé, qui l’a traverse encore, qui… qui me traverse encore. Je suis… je suis la rengaine, le soupçon, le refrain, l’obsession qui tord le ventre des envoutés, je t’aspire dans l’obscurité comme une bouche, comme un gouffre profond dont tu viens et auquel tu dois revenir. Je suis ta folie. Je suis le regard, l’unique regard, l’unique œil posé sur cette chose que tu n’as jamais vu et je suis ton désir de vivre, ton désir retourné comme une peau, à l’envers, je suis ta passion, l’amour que tu as porté et que tu as laissé mourir par paresse ou par peur. Je suis le miroir, je suis le visage, le visage…

Il se crispe. Cherche. On entend le rire d’Anne très loin.

Après je n’ai rien.

Vizentes : C’est de vous ?

Comédien #2 : J’improvisais.

Vizentes en quittant la scène : C’est assez mauvais, assez mauvais.

Il sort en répétant deux ou trois fois « assez mauvais ». On entend une dernière fois le rire d’Anne.

Noir.

La Répétition [I]

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Le salon d’un appartement. Deux grandes fenêtres ouvertes. Un ventilateur tourne quelque part. Tout doit donner une impression de chaleur : moiteur des peaux, lumière du jour, vent léger dans les rideaux.

Deux hommes sur scène. L’un, en costume blanc et chapeau, est debout près de la fenêtre et regarde vers la rue. L’autre, en maillot de corps et pantalon, moitié allongé dans le canapé.

Vizentes : Notez, je vous prie.

L’homme se redresse du canapé et de sort de sa poche un crayon et un calepin.

Vizentes : Vous y êtes ? Très bien. Notez : « Titre : La Répétition. Le salon d’un appartement. Deux grandes fenêtres ouvertes. Un ventilateur tourne quelque part. Tout doit donner une impression de chaleur. »

Le Secrétaire (l’interrompant) : On s’y croirait, Monsieur !

Vizentes : N’interrompez pas s’il vous plait. Continuez : « Deux homme sur scène. L’un, en costume blanc et chapeau, est debout près de la fenêtre et regarde vers la rue. L’autre, maillot de corps et pantalon, moitié allongé dans le canapé. »

Le Secrétaire (bas) : On s’y croirait, on s’y croirait…

Vizentes : Que dites-vous ?

Le Secrétaire : Je dis qu’on s’y croirait.

Vizentes : Il ne faut pas s’y croire voyons, il faut y être !

Le Secrétaire : Certes oui, Monsieur. C’est très réussi pour l’instant. Avez-vous la suite ?

Vizentes : Elle est confuse encore. Je dois y penser plus précisément. (pour lui-même) Les suites sont toujours un problème. Je me retrouve avec des paquets d’amorces, de début, des bafouillis, des brouillons, des gargouillis indigestes et puis rien.

Le Secrétaire : Vous avez besoin d’aide, Monsieur. Monsieur veut peut-être que je le laisse seul ?

Vizentes : Aimez-vous le théâtre ?

Le Secrétaire : C’est une question difficile, Monsieur.

Vizentes : Je vous la pose.

Le Secrétaire : C’est que je ne peux répondre en toute connaissance de cause… Je ne suis pas vraiment connaisseur. Mon père disait toujours « les comédiens sont des putains d’enculeurs de mouches », et je n’ai jamais été contre la parole de mon père.

Vizentes : Des enculeurs de mouches, dites-vous ?

Le Secrétaire : Tout à fait, Monsieur.

Vizentes : Peut-être.

Noir

Deux comédiens en scène. Plusieurs douches de lumière où les comédiens passeront parfois, au hasard, et où ils s’arrêteront souvent.

L’un des comédiens fait des bruits de bouche, façon exercice de voix.

Comédien #1 : Que fais-tu donc, imbécile ?

Comédien #2 : Des exercices pour ma voix.

Comédien #1 : Tu n’as aucune ligne dans le spectacle, idiot !

Comédien #2 : On ne sait jamais…

Comédien #1 : On ne sait jamais ? Nous sommes deux sur scène et je suis le seul à parler !

Comédien #2 : Parfois l’on se retrouve à dire quelque chose, au hasard.

Comédien #1 : On ne te demande pas de dire quelque chose au hasard, crétin, on te demande de jouer.

Comédien #2 : Tu es jaloux.

Comédien #1 : Tu n’as pas une ligne de texte ! Pas une ligne !

Comédien #2 : Ce n’est pas parce que je ne dis rien que je ne dois pas exercer ma voix.

Comédien #1 : Ta voix ! On ne t’entend jamais ! On t’entend si peu que je ne la connais presque, pas ta voix.

Comédien #2 : Ce n’est pas parce qu’on ne l’entend pas qu’il ne faut pas l’entraîner.

Comédien #1 : Ce que tu dis est absurde. Ne crois pas que je vais te laisser gâcher la pièce en parlant, tu te tairas comme nous l’avons prévu depuis le début.

Comédien #2 : Je ne veux rien gâcher du tout, je veux entraîner ma voix.

Comédien #1 : Je les connais les bonhommes dans ton style. Ils disent rien pendant des actes entiers, ils se taisent, ils disparaissent presque. Ils sont si absents qu’à un moment donné les spectateurs ont même oublié de les voir. Puis, à la fin, on ne sait pas pourquoi, ils disent deux trois trucs, « au hasard », et tout est fichu.

Comédien #2 : Peux-tu te taire ? J’ai besoin d’un minimum de calme pour m’entraîner.

Comédien #1 : CE N’EST PAS MOI QUI ME TAIS ! Cesse ton numéro ! Je les connais les fous dans ton style ! Ça se tait longtemps, ça ne dit rien pendant des heures, ça prend lentement la confiance et un jour ça parle ! Ça parle ça parle ça parle ! Ça éclate au visage ! Ça avoue son existence, sans vergogne ! C’était bien avant, posé au fond, contre un mur, à moitié dans les coulisses, mais soudain ça se prend l’envie de dire quelque chose ! OH OUI ! Bien sûr ! « Au hasard » que ça va te dire ! « Je me suis trouvé à dire quelque chose AU HASARD » ! MOI JE DIS MERDE AU HASARD ET TOI TU TE TAIS !

Noir

La suite

Dialogue #1

Scène sombre. Lumière au centre. Deux personnages. Ils se regardent, regardent la scène, le public, pendant un long moment.

Silence

Homme #1 (au bout d’un temps) : Il nous faut parler, paraît-il…

Homme #2 : Qui le dit ?

Homme #1 : Cela ne se dit pas, cela s’écrit Monsieur…

Homme #2 : Monsieur ?

Homme #1 : Votre nom ?

Homme #2 : Oh ! (réfléchissant) Je crois bien ne pas m’en souvenir.

Homme #1 : C’est fâcheux.

Homme #2 : Ça l’est.

Homme #1 : Imaginez-vous à la frontière…

Homme #2 : Pour un contrôle ?

Homme #1 : Exactement !

Homme #2 : Je n’ose y penser.

Homme #1 : N’y pensez pas.

Homme #2 : J’y pense… j’y pense… j’y pense… finalement, voyez, je ne fais que ça.

Homme #1 : C’est troublant.

Homme #2 : Il est vrai.

Silence

Homme #1 (comme pour lui-même) : Il faudrait tout de même…

Homme #2 : Je voudrais bien, mais je n’ai rien à dire.

Homme #1 : On nous a mis sur scène, il faudrait se lancer.

Homme #2 : Ça serait, en vérité, la moindre des choses.

Homme #1 : Mon oncle me disait toujours qu’une scène s’occupe.

Homme #2 : Votre oncle avait raison.

Homme #1 : Il disait que si on ne l’occupe pas on s’ennuie.

Homme #2 : Un homme sage.

Homme #1 : On le dit…

Silence

Homme #1 (sur le ton de la conversation) : Il fait beau, vous ne trouvez pas ?

Homme #2 : Comment ?

Homme #1 : Je disais qu’il faisait beau.

Homme #2 (regardant vers le plafond) : Eh bien, c’est que nous sommes dans une salle.

Homme #1 : J’essayais de trouver quelque chose…

Homme #2 : Ah…

Homme #1 : Vous n’êtes qu’assez peu coopératif finalement.

Homme #2 : Je coopère, mais je ne vois pas le ciel.

Homme #1 : Inventez ! Justifiez notre présence ! Qu’importe qu’il se trouve être bleu, rouge ou jaune !

Un temps.

Homme #2 (après réflexion) : Le temps est magnifique. J’aime beaucoup les colibris.

Homme #1 : C’est absurde…

Homme #2 : Ce sont pourtant des oiseaux charmants.

Homme #1 : Ce n’est pas la question : il s’agit que les choses soient en rapport les unes avec les autres. Sans quoi, cela va se voir.

Homme #2 : Qu’est-ce qui se verra ?

Homme #1 : Eh bien… que nous n’avons rien à dire.

Homme #2 : Cela serait fâcheux.

Homme #1 : Atrocement.

Homme #2 : Monsieur ?

Homme #1 : Ne vous aventurez pas…

Homme #2 (diplomatique) : Je retire ! Je retire !

Silence

Homme #2 : Vous aimez les colibris tout de même ?

Homme #1 : Mais qu’avez-vous, à la fin, avec vos colibris…

Homme #2 : C’est votre réaction de tout à l’heure…

Homme #1 : Oui ?

Homme #2 : Votre agacement était palpable.

Homme #1 : Et bien ?

Homme #2 : Comment peut-on être agacé lorsqu’on parle de colibris ? Cela m’étonne. Vous ne les aimez pas ?

Homme #1 : La question n’est pas là.

Homme #2 : Ils vous font peur ?

Homme #1 : C’est idiot. Ils sont minuscules.

Homme #2 : Le bec peut faire peur.

Homme #1 : Ce que vous dîtes n’a strictement aucun sens.

Homme #2 : Peut-être…

Homme #1 : Le colibri m’ennuie.

Silence

Homme #2 : Nous pourrions partir.

Homme #1 : Où cela ?

Homme #2 : Peu importe. Nous partons juste.

Homme #1 : Vous pensez ?

Homme #2 : Je crois.

Ils partent.

Rideau.

 

[…)

« Je ne supporte plus cette lumière. Je ne supporte plus votre sourire. Je ne supporte plus votre présence et vos rires lorsque je me retourne vers le fond de la pièce. Je ne supporte plus rien de ce qui vient de vous, de ce qui s’approche de vous, de ce que vous touchez… »

« Est-ce moi que vous haïssez ou bien seulement mon visage ? »

« Vous savez que je ne vous vois pas, vous, Madame, que je ne vous ne connais pas et que ce que déteste, ce que j’abhorre par-dessus tout, ce n’est pas vous et vos visages que j’imagine très beaux ou très doux, que j’imagine étrange et rassurant, non, ce que j’aimerais fuir c’est simplement le sentiment de ne pas être seul… »

« En quoi le sentiment de ne pas être seul vous dérange ? »

« En quoi l’idée que ce sentiment m’habite vous effraie ? »

« Il me semble qu’autrefois vous m’aimiez… »

« Pourquoi dîtes-vous autrefois ? Est-ce pour me faire dire ce que je me refuse à dire ? Est-ce pour que l’aveu de mon terrible échec sorte de ma bouche ignoble ? »

« Vous ne dites rien… »

« Si seulement cette lumière pouvait être éteinte ; j’aurais, sinon l’impression d’être seul, du moins l’espérance de ne pas être vu… »

« On ne vous voit pas. On ne vous connait pas. Vous n’existez que très peu ; comme une tâche sur le mur. »

« C’est rassurant ce que vous me dites. J’ai l’impression d’être une équation écrite à la craie. Un morceau d’algèbre posé sur le ciel sombre. Je ne sais pas si cette impression est aussi détestable que le sentiment que je porte continuellement avec moi et je ne pourrais dire non plus s’il signifie quelque chose de plus que ma propre détestation… »

« J’éteins la lumière… »

« Merci mon amour… mon… et voilà… »

« Voilà. Au revoir. »

La lumière est éteinte.

Le Procès [postifloration et autres procédures]

Le Juge : Auriez-vous l’obligeance, greffier, de me renseigner sur la présente affaire : nous n’avons ni toute la nuit ni tout le jour pour traiter des différents contentieux qui requièrent notre présence ici aujourd’hui et je ne voudrais perdre un temps précieux en palabres inutiles et en futile accumulation de détail. Venons-en aux faits et tenons-nous aux faits, rien qu’aux faits, juste aux faits !

Le Greffier : La personne que nous avons à juger se nomme « N. ».

Le Juge : Quel étrange patronyme ! C’est tout à fait curieux… et que reproche la cour à N. ?

Le Greffier : Elle ici justement en raison d’une affaire de patronyme.

Le Juge : De patronyme, dites-vous ?

Le Greffier : Je le dis, Monsieur le Juge.

Le Juge : Je vois bien que vous le dites ! Ne commencez pas à me prendre pour plus idiot que je ne suis. Je vous connais bien vous et vos petites manigances d’arriviste sans vergogne et sans cœur. Vous pourriez tout aussi bien me planter un couteau dans le cœur que de me parler comme vous le faites maintenant !

Le Greffier : Je m’en excuse, Monsieur le Juge.

Le Juge : Vous ne vous excusez de rien du tout ! Vous avez l’outrecuidance de me dire ce que vous faites ! Ne croyez-vous pas que je me rend bien compte de ce que vous faites et de ce que vous ne faites pas : vous n’avez pas besoin de tenir ainsi un registre précis des différents faits et gestes qui sont les vôtres. Je le vois bien, moi qui suis le Juge, ce qui vous anime ! Point n’est besoin de me préciser la nature de votre attitude. Tout cela est ridicule. Le procureur va maintenant détaillé l’affaire afin que nous puissions juger.

Le Greffier : Nous n’avons pas de Procureur ici, Monsieur le Juge.

Le Juge : N’êtes-vous pas Procureur ?

Le Greffier : Hélas, non. Je ne suis que Greffier, Monsieur le Juge.

Le Juge : Vous pouvez bien faire un effort ! Vous n’allez pas humilier la Cour par des états d’âmes administratifs dont le Juge que je suis ne saurais souffrir ! Détaillez moi cette affaire avant que je vous juge pour sédition.

Le Greffier : Eh bien, Monsieur le Juge, Mademoiselle N. ici présente est jugée pour…

Le Juge : Elle n’est donc pas mariée ?

Le Greffier : Il ne semble pas, Monsieur le Juge.

Le Juge : Comment cela est-ce possible ?

Le Greffier : Cela arrive quelque fois, Monsieur le Juge…

Le Juge : Eh bien… Nous vivons une drôle d’époque Monsieur le Procureur, je vous le dit comme je le pense. Pouvons-nous même juger quelqu’un qui n’est pas marié ?

Le Greffier : Les textes n’affirment pas le contraire, Monsieur le Juge.

Le Juge : Au diable les textes ! Je vous parle morale et vous me parlez loi… Nous sommes dans un tribunal ici, Monsieur le Procureur, non dans un cirque comme vous semblez le faire croire à la Cour.

Le Greffier : Excusez-moi, Monsieur le Juge.

Le Juge : Bon. Considérons pour l’instant qu’il est possible de juger une femme mariée. Nous verrons plus tard comment gérer l’affaire si cela s’avère totalement inopportun

Le Greffier : Mademoiselle N. ici présente est donc jugée pour avoir donné un patronyme ridicule à l’un de ses amis invisibles. Elle aurait ainsi affublé, pas plus tard qu’hier, du nom de « Postiflore ».

Le Juge : « Postiflore » : et en quoi cela est ridicule je vous prie ?

Le Greffier : Selon les termes de l’article 234, alinéa 45, du Code de Procédure du Nommage des Amis Invisibles : « Tout patronyme sera jugé ridicule si, et seulement si, il présente une structure ne témoignant pas d’une reconnaissance de la valeur dudit ami et qu’il opère dans son régime de référence un trouble quant à la reconnaissance de la dignité invisible de l’invisible ami. »

Le Juge : Je n’y comprends rien ! Je n’y comprends rien ! Mon propre fils se nomme « Calquimuse » et cela ne le dérange nullement ! Je refuse de juger une affaire aussi mesquine et sans intérêt. Elle n’est même pas mariée !

Le Greffier : Je vous comprends, Monsieur le Juge. Cependant, relativement à l’article 5634, alinéa 34, paragraphe 12 du Code de Pastiflorisation des Invisibles, il est dit que : « Tout ami invisible justifiant de ce statut par la relation d’invisibilité entretenu avec une entité visible, pourrait se porter requérante d’un procès s’il estime que ses droits ne sont pas respectés (notamment en matière de patronymisation pastiflorante).

Le Juge : Je vois. Nous devons donc juger. Où est le requérant ?

Le Greffier : Je ne le vois pas, il doit être absent.

Le Juge : De mieux en mieux ! De mieux en mieux ! Vous serez donc le requérant…

Le Greffier : Monsieur le Juge, je ne peux…

Le Juge : Vous pouvez ! Vous pouvez ! Vous n’avez pas hésité à vous affublé des pourpres du Procureur dès qu’il avait le dos tourné, vous pourrez bien vous habiller des transparences du requérant lorsque celui est invisible ! Cela ne s’inscrit peut-être pas dans votre plan de carrière, mais je suis encore le Juge et j’ordonne que vous soyez le requérant.

Le Greffier : Bien, Monsieur le Juge.

Le Juge : Pouvez-vous expliquer à la Cour les raisons de votre action en justice ?

Le Greffier : Eh bien… Monsieur le Juge… j’entretiens déjà depuis un certain temps une relation de franche amicalité invisible envers Mademoiselle N. et je pourrais même dire, si cela ne choque pas trop la Cour, avoir été plus loin qu’une franche amicalité vis-à-vis de la susnommée Demoiselle. Je puis donc dire, sans défaut, avoir avec l’Accusée des relations tout à fait fraternelle et très agréable la plupart du temps. Cependant, hier, alors que je lui demandais un nom (la requête me semblais d’autant plus justifiée que la bougresse avait nommée quelque jour plus tôt un ami invisible commun du nom de « Will »), elle eut l’indécence de me postiflorer ! Je refuse cette postifloration et je me pourvois donc en justice.

Le Juge : Pourquoi l’Accusée est absente, Monsieur le Procureur ?

Le Greffier : Eh bien, c’est qu’elle ne sait pas qu’elle est jugée et cela a posé quelque problème pour sa convocation.

Le Juge : Je comprends parfaitement vos problèmes. Je les comprends d’autant mieux que je suis moi-même chargé d’un Greffier d’une incompétence crasse. Je connais donc les désagréments qui doivent être les votre relativement à l’impossibilité de tenir une Procuration de juste manière. Jugeons ! Jugeons ! Qu’importe le jugement, pourvu qu’il tombe !

Le Greffier : Frappe au ventre !

Le Juge : Que dites-vous ?

Le Greffier : Je ne dis rien.

Le Juge : Je ne vous parle pas, Procureur, je parle au Greffier.

Le Greffier : Je ne sais pas ce qui m’a pris, Monsieur le Juge.

Le Juge : Qu’importe ! Je ne vais pas ralentir la Justice à cause de votre stupidité. J’aimerais entendre la palabre de l’avocat de la défense !

Le Greffier : C’est qu’il n’y a pas de…

Le Juge : Ah ! Ne commencez pas avec vos considérations ! Je veux entendre l’avocat de la défense : me comprenez-vous ?

Le Greffier : Je vous comprends, Monsieur le Juge. Ma cliente ici absente entend bien le trouble qu’a causé la postiflorisation de Monsieur le requérant, mais elle ne peut accepter sa mise en cause dans une affaire de patronymisation abusive. En effet, comme l’a lui-même avoué le requérant, la postiflorisation que nous jugeons ici n’a été que le résultat d’une pression faite par Monsieur le requérant sur Mademoiselle N. . Ce n’est que sous les coups de semonce répété de son ami invisible que l’Accusée a finalement postifloriser le requérant. Si donc nous reconnaissons une postiflorisation, nous demadons à la Cour une Reconnaissance d’Irresponsabilité Postiflorante au moment de la susdite postifloration.

Le Juge : Je n’y comprends rien ! Je n’y comprends rien !

Le Greffier : Il réclame une RIP, Monsieur le Juge.

Le Juge : Qui est mort ? Qui ? Vous commencez déjà à assassiner mes collaborateurs ? Vous dressez déjà les autels de la ruine ? Vous cueillez déjà le chrysanthème et le lys sur le miel de mon déplaisir ! Jugeons ! Jugeons ! Je veux entendre l’avocat général ! Pas d’histoires ! Surtout pas d’histoires !

Le Greffier : Les persiflements nauséeux de la défense ne peuvent faire entendre le claquement sourd du cœur blessé de notre ami invisible ici absent ! Nous ne pouvons laisser une RIP contrecarrer la main vengeresse de la juste justice ! Nous ne voulons pas plus de crime ! Nous ne voulons pas plus d’amertume ! Nous voulons juste que la Cour reconnaisse le tort fait au requérant ! C’est dans un esprit de dépostiflorisation que nous vous demandons la Justice…

Le Juge : Jugeons !

Le Greffier : Jugez, Monsieur le Juge.

Le Juge : Postiflore est un nom charmant : mon propre fils se nomme Patalippe et ne s’en porte pas mal, vous l’ais-je déjà dis ? Quoi qu’il en soit, nous Jugeons que nous ne pouvons pas Juger et cela pour plusieurs raisons que nous ne détaillerons pas, mais qui commence par A, C, Y, 34, et Voyelle. Par ailleurs, le fait que l’Accusée ne soit pas mariée, le fait que nous n’ayons vu le requérant invisible, la pantomime à laquelle s’est exercé le greffier durant l’ensemble du Procès et qui a empêché tout développement serein des débats, appuie notre décision et nous pousse à médiatiser toute postifloration ou dépostifloration à un futur hypothétique. La séance est levée !

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