Nantes

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Et soudain tu vois partout du mystère
La gare de Nantes est un tableau de Klee

Le monde encore possible repose
A tes pieds dans une valise que quelqu’un oublie

L’urgence sonne comme un clairon d’armée
L’horloge arrêté sur six heures éternellement
Et le contrôleur les voyageurs les marchands
La ville toute entière dans ton dos qui passe

Et les billets tombés sur le carrelage la crasse
Des voyages ramassés sur les quais

Des cloitres et des impasses dans l’œil d’une jeune femme
Que tu as aimé d’un coup pour l’oublier ensuite

A ta gauche on joue du piano comme si de rien n’était
Comme la beauté s’use d’être ignorée partout

Tu voudrais partir mais il faut attendre l’heure
L’espace s’emplit de retrouvailles heureuses
Deux hommes se battent pour un banc
Comme tout t’apparait soudain en fragment
Morceaux clartés tombées du plafond

L’aura des Passages scintillent dans ta mémoire
C’est comme si brutalement tout était sale
D’avoir été vécu mille fois

Tu voudrais partir mais tu restes assis-là
Une famille te laisse seul à attendre dans ta salle
Le garçon a oublié son dessin derrière lui

La gare de Nantes est un tableau de Klee

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Le Roi.

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Qui est là dans la plaine, sur le verre ? Le Roi de Michaux hante, en spectre, les rives noyées de la Loire. Il donne sa face superbe à manger aux grues et profite de son immortalité en s’enfouissant dans la terre meuble des champs. Le printemps est là avant d’être arrivé. Mais qui alors ? Rien que ton idée : ton idée partout, ton idée suppure des pommes et les vergers bourdonnent de ta pensée sauvage. Rien que ton idée qui fait tomber les hêtres dans l’eau stagnante des marais, rien que ton idée en peau d’or sur les rivières de quinze heures, rien que ton idée-reine qui règne sur un territoire que tu as gagné sans faire la guerre. Savons-nous dire ces idées-là ? Non, nous ne le savons pas : nombre d’idées nous battent en combat singulier et la tienne n’est pas seule, elle est forte d’une armée qui dépossède notre mémoire de son pouvoir de résistance. Le monde entier – voyage compris – est devenu un champ de bataille. Rien que ton idée qui remplace les autres jusqu’à nous rendre muet. Un banc me semblait un instant échapper à l’empire de ton nom : à peine l’avais-je pensé qu’il avait disparu sous ton idée unique et totalitaire. Je voulu lire Rilke pour te faire front et ses Cahiers ne parlaient que de toi, disaient les mots devenus impossibles à former pour moi-même et te faisait prendre plus de place encore. Les espaces vierges de cette idée-là sont si minces maintenant ! La poésie est définitivement contaminée, la musique répète inlassablement un thème unique à ta gloire, la philosophie parvient tout juste à dire l’Être sans revenir à toi. Qui est là dans la plaine, sur le verre, sous la terre, dans l’eau bouillante de la rivière, contre l’arc d’acier du pont de la gare, dans l’attente d’un départ qui ne semble venir jamais ? Seulement ça : ton idée.

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Ténérife

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Les villes sauvages ont besoin d’éclaireurs : tout y brûle comme du papier d’Arménie, tout s’y mélange indistinctement. Ce soir, l’alcool des lampes des lagunes de Ténérife rendent ivre même la terre, même la mer, même la lune et nous sommes rendus fous d’être ainsi au cœur du miracle. Je te vois descendre l’avenue et ce n’est rien qu’une esquive. Les fruits suintent d’une odeur que j’appelle « été » et des fleurs crépusculent comme passent les oiseaux au-devant des nuages. Mais tu ne descends pas la rue, non : cent choses se déplacent autour de toi immobile, cent choses passent, laissent un espace vide que je nomme toi. Des corps se fondent, font une matière molle où tu existes à la manière d’une idée qui ne serait formulée qu’à peine, qui resteraient à l’état de germe. Être resté au bout de notre langue commune, lèvre brune d’un pays que nous avons fantasmé longtemps et que nous pensions avoir perdu, tu es là, au bas de l’immeuble et je te vois passer, mon amnésie prochaine, mon deuil toujours recommencé, je te vois vivre comme on délivre un secret à l’oreille.

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Siam

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toutes les choses portent en elles
le pouvoir d’être vue pour la première fois

j’ai vu Siam ainsi ce soir :
tous mes souvenirs ont été enlevées des fenêtres
mes cinq ans mes douze ans mes vingt ans
reposaient dans la rue
j’ai regardé les façades comme si
elles n’étaient plus rien de connu

et j’ai tout aimé d’un coup, comme on a peur
l’horreur est si proche de la grâce
l’effroi a le goût des peaux nues

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La Splendeur

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Il y a de la splendeur dans l’ordinaire des choses. Une tristesse sauvage est terrée dans les objets et, s’il était possible d’atteindre ce degré de délicatesse, il faudrait cesser d’user ce qui s’use, d’abîmer ce qui peut être brisé, ce qui peut disparaître. Mais nous ne vivons la plupart du temps qu’à la surface du monde pour ne pas avoir le sentiment perpétuel de détruire ce qui nous est offert. Nous n’avons qu’une conscience lointaine du fait que tout est fragile et que tout est beau, que l’immensité est partout et qu’il n’est pas possible d’exister autrement qu’en dérangeant l’harmonie des objets. Toutefois, certains matins nous laissent une impression étrange d’être en trop et nous ne pouvons pas faire deux pas dans la rue sans avoir le sentiment d’abattre des forêts, de creuser des collines, de fouler la pluie tombée ou le vent. L’évidence que nous tenions à distance a décidé ce matin-là de nous éclater au visage et tout ce que nous ne pouvions pas voir, tout ce que nous avions rendu anonyme, toutes les choses innommées, informes, tous les mondes voilées sous notre fenêtre, au bout de notre rue, toutes les vérités brutales chassées du pays quotidien, tout cela paraît sans fard, éclairé par on-ne-sait-quoi. Et c’est comme si nous ne pouvions plus vivre, étouffé par l’horreur d’être aveugle et par la grâce d’être-là. Mais l’évidence elle-même est une chose instable et il ne suffit de rien pour la laisser passer. Parce qu’une lumière a été éteinte ou parce que nous croisons un visage familier, nous oublions les choses aussi soudainement qu’elles s’étaient rappelées. Parce qu’il faut bien vivre, nous jouons l’arpenteur alors même que c’est nous-même qui sommes les explorés, les tailladés du dedans.

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La joie

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Est-il possible de se sauver de la conscience qui naît d’avoir rencontré quelque chose ? Chez moi, ce soir, contre le mur, a éclaté une joie brute qui m’a fait mal au cœur. Il faisait nuit, bien sûr, comme toutes les fois où la joie avait pris cette couleur. Ma cuisine inondée bleuissait à vue d’œil et je ne bougeais pas. Avec la joie était venue le désir de ne surtout rien toucher, de ne surtout rien troubler, de ne rien faire, de rester là, et d’attendre je-ne-sais-quoi d’essentiel. J’ai attendu longtemps et la joie est passée. Elle n’a presque rien laissée derrière elle, sinon cette épaisseur si particulière des choses qui comptent ou des choses qui ont comptées : exactement comme quand on a quitté depuis longtemps un lieu où on a vécu et où il ne reste rien de notre vie passée sinon une odeur, indéfinissable et fragile, que l’on reconnait immédiatement alors même qu’elle conserve son étrangeté. Mon mur est maintenant peint du souvenir de cette joie et je n’y vois plus un mur, ou plutôt, tout en continuant d’y voir cela, j’y vois aussi tout à fait autre chose. Je ne peux revenir à mon mur d’autrefois, à cette surface lisse et blanche que je ne regardais pas, qui n’existait pour personne puisqu’elle n’avait jamais été vue et tout ce que je peux faire c’est tricher, faire celui qui ne voit plus, me rendre aveugle volontairement. Mais il est aussi impossible de se sauver de l’évidence brutale de ce genre de révélation que de se mentir à soi-même. Toujours l’on porte contre soi le souvenir que l’on a voulu enterrer et s’il l’on n’enterre quelque chose c’est soi-même. Il n’est pas possible d’oublier, on peut seulement faire semblant.

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Le Retour

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Parfois le monde nous pose des questions, s’impose comme mystère et parfois, au contraire, il ne fait que donner des réponses. Les problèmes de notre vie quotidienne s’épuisent sur le réel comme sur une grève et il n’y a rien à faire. Les mots d’esprit, les problèmes, les énigmes murmurées sont des ombres sous la lumière d’un « Regarde ! » répété par les choses. Faut-il ainsi s’épuiser à vivre à moitié, dévoré par l’angoisse, alors qu’existe cette lumière, ce mur, ce pavé ou ce ciel ? Les pensées ne parviennent jamais jusqu’aux soirs d’hiver gelé et je laisse cette nuit mon silence contre les contreforts brûlés de la cathédrale. Je descends la rue, naïf, comme un homme qui sait que la guerre est perdue, que la guerre est finie, qu’elle n’a jamais eu lieu et qu’il n’a rien écrit. Les visages que je croise reviennent d’un front inconnu et terreux, de champs de bataille où je ne me suis pas battu et où les combats ont cessés. Il faut voir. Qui ne voit rien est déjà mort, qui n’a rien vu n’a pas vécu, ou si peu. Il faut voir. Tous les départs sont possibles entre cette place et la mienne. Toute la beauté a été portée un instant par la vitre où j’ai croisé un regard qui n’était pas le mien. Souvent, je crois qu’il faut vivre, mais c’est faux : vivre est le souhait des gens qui pensent trop, qui sont à côté du monde. Vivre ne veut rien dire : il faut voir. « Regarde ! ».

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