Déserteur

20180619_155031 (2)

il était dit que nous retournerions sur nos pas
déserteur d’une armée qui ne va pas au combat
troupe qui n’a pas fait la guerre

que nous retournerions à la terre
arpenteurs, géographes de lieux déplacés
chercheurs de l’axe singulier
où toute chose bascule
en un autre état
en une autre chose
où tout est basculé

au fond en-deçà au-delà de la langue même
récitant la leçon apprise autrefois par cœur
puis oublié
tenue au bout de notre langue (bien qu’à peine)
il était dit que nous serions
muets fragiles et effrayés

que l’on nous dirait « bonjour » comme à des gens de l’asile
corps fondu sur le grésil
de la cour
il était dit que nous ferions les sourds
pour ne pas avoir à penser

mais l’idée va
flèche tirée on-ne-sait pourquoi
plus vite que tout

si bien que l’on pouvait nous dire tout
nous faire taire ou nous interroger
nous battre ou nous caresser
il pouvait être dit tout
cela n’était que des manières de dire

car quoiqu’on dise la parole est toujours plus lente que la pensée
la pensée plus lente que le corps mobile
le mouvement plus lent que l’immobilité

il était dit que nous retournerions sur nos pas
mais retourner ne veut rien dire
nous sommes le futur de nos empreintes
et les lignes sont des boucles cachées

Publicités
Publié dans Poésie | Laisser un commentaire

Journal #3 – Ce qu’il reste de Walden

20180619_211150 (2).jpg

La forêt de Walden n’a pas été perdue. La croyance selon laquelle la vie urbaine rend l’homme insensible aux arrière-mondes me semble être une opinion fausse, une passion triste. Les villes et les foules ont un pouvoir obscur qu’on néglige par accoutumance. Il m’arrive parfois d’imaginer qu’il existe, ailleurs, dans de le désert ou au milieu de l’océan, des singularités qui me sont inaccessibles dans le quotidien social et rationnalisé de mon existence. Les constructions humaines me semblent rendre impossible le contact avec « l’invisible lointain », avec les fantômes et les esprits. Longtemps même j’ai cru que la raison – érigée comme Idole, comme l’aurait dit Nietzsche – dépossédait le monde de son pouvoir d’étrangeté. Les rues, les façades, les fenêtres, les boutiques, les visages communs des passants, tout peut apparaître à celui qui ne les regarde pas, qui ne sait pas les regarder, comme autant de classifications absurdes et mortifères d’une raison qui, en étant devenue collective, aurait recouvert d’un voile Isis et les dieux. Mais tout cela, je crois, est faux. Walden est partout dans la pierre et vibre d’une vie aussi sombre que celle qui se cache dans l’étang que décrivait Thoreau. Si l’habitude nous fait voir les villes, les gens, la société comme un décor, ce n’est pas parce que le décor existe, c’est seulement parce que nous sommes troublés par une perspective qui rend invisible l’invisible. Le sentiment violent d’une nature qui me nie je l’ai vécu autant sur les plages désertes de l’ouest marocain que devant le va-et-vient effrayant et magnifique des passagers dans les gares parisiennes.

Camus trouvait dans Oran un moyen de retrouver ces « longues respirations où l’esprit se rassemble ». L’Histoire persiste comme les couleurs sur notre rétine et des bombes tombent encore sur Paris. Pourtant, la sauvagerie magique et le mystère ne sont pas des domaines réservés aux pays lointains et isolés, aux forêts immenses ou aux montagnes si hautes que personne ne peut jamais les gravir. Les forêts, les montagnes, les déserts sont les images d’Épinal de ceux qui ne parviennent plus à sentir les rivières souterraines qui passent à l’aplomb des avenues. Si j’avais vécu toute ma vie dans la solitude qu’on éprouve au milieu d’un bois à minuit, j’imaginerais les villes comme des lieux sorciers, occultes et je voudrais m’y perdre pour y retrouver un regard perdu dans la nuit des forêts. Mais je n’y ai pas vécu et c’est pourquoi je crois qu’il n’est plus possible de se perdre ailleurs que dans les déserts. C’est une erreur qui peut me couter cher car elle me rend incapable de percevoir la beauté ailleurs que dans l’ailleurs. C’est une erreur qui me maintient dans l’illusion d’une nature que j’écrase alors qu’elle me constitue.

On croit souvent que la raison elle-même est coupable d’un crime radical : celui de rendre l’homme inapte à l’acceptation des choses telles qu’elles sont. La pensée rationnelle est vue comme un outil de destruction du secret. Je pense qu’il y a là aussi une confusion et qu’elle est grave parce qu’elle nous fait perdre de vue ce que la raison est ou au moins ce qu’elle peut être. La raison est une magie comme le rêve l’homme de la ville. Elle est aussi ésotérique et nébuleuse qu’un rituel vaudou. Elle ne nous apparaît pas comme telle parce que nous avons grandi avec elle, nous la connaissons, nous avons la même proximité avec la raison que les vieux grecs avaient avec les dieux. Aussi, nous croyons aux mythes que nous lui avons attaché et même ceux qui veulent s’en détacher son convaincu de son pouvoir de domination et d’écrasement. Les antirationalistes ne le sont pas en vertu d’un rejet de la raison comme mythe humain, ils le sont en considérant comme réels les effets de la raison sur le monde. Mais, la raison est un mythe comme un autre et s’il domine nos sociétés cela ne signifie pas qu’il est univoque et mortel comme nous pouvons parfois le croire. Il existe dans la raison elle-même quelque chose de la sauvagerie originaire que convoque les alchimistes, les mages, les sorciers, les prêtres ou on-ne-sait-qui. L’école ne peut pas nous le dire parce qu’il est nécessaire pour l’organisation de notre tribu que nous soyons convaincu que la raison est effective et tangible. Nous devons croire qu’elle édifie autre chose que des histoires et des mythologies. Mais c’est faux. Ceux qui se disent « rationalistes » pour justifier leur posture ou leur attitude face au monde ne sont que des prêtres ignorants du culte qu’il voue.

Les îles ne sont pas perdues. Les déserts ne sont pas disparus. Chaque pavé de chaque rue de chaque ville renferme autant d’étrange qu’une forêt.

Publié dans Projet, Prose | Laisser un commentaire

Journal #2 – Les révélations

20180617_020354 (3)

Il m’arrive de comprendre brutalement la ferveur religieuse. Les révélations n’ont pas, comme on le pense, la violence des flashs lumineux. Elles sont tendres, douces, elles passent invisiblement devant les yeux. Je dis parfois que je ne crois ni en Dieu ni en une quelconque transcendance, mais c’est faux. Ce n’est pas que je suis convaincu que rien ne me dépasse, qu’il n’y a ni mystères, ni secrets, c’est l’inverse. Vouloir identifier le mystère, la magie, l’alchimie intime et secrète des objets, vouloir délimiter un domaine pour cet aspect-là du réel me semble seulement être une erreur et une absurdité. J’aimerais parfois avoir le confort d’une croyance qui pourrait restreindre dans mon esprit le champ de ce que je ne comprends pas. La religion ferait pour mes énigmes un domaine particulier. Je pourrais m’y rendre le soir, en une prière, en une pensée, et j’y ferais des visites. Je lirais ma Bible comme on fait du tourisme. Mon quotidien échapperait à la charge perpétuelle de l’indicible et de l’obscurité et je pourrais penser à Dieu comme à un ami très cher, autrefois connu et auquel je ne parle plus. Mais je ne crois pas qu’il soit possible de classer les parties de l’univers qui me sont inaccessibles dans une grande boite que j’appellerais religion. Arpenter le territoire du mystère, c’est circonscrire le réel entier. Qu’est-ce que l’idée de Dieu sinon une manière d’échapper à la transcendance en faisant semblant d’y penser ? Il n’y a pas, comme on le croit, des territoires pour les fantômes, une géographie particulière où existeraient d’anciens esprits cachés. On ne peut réduire l’univers à des rivières souterraines (forces occultes, magies noires, invocations) car on ne fait alors que donner forme humaine à un monde qui nous tient étranger.

Publié dans Projet, Prose | Laisser un commentaire

Insomnie #29

20180612_200354 (2)

l’espérance de l’amour est la pire des idées, quand elle vient on veut écrire, mais l’envie manque
la tristesse déborde
personne ne vient

la solitude n’est ni un couteau planté ni une écharde ni rien
elle ne tranche pas la chair elle ne fait pas mal, non
au contraire

la solitude vient comme une évidence heureuse
tout pourrait être ainsi pour l’éternité
la souffrance ne vient pas d’être seul
elle vient de l’avoir accepté

comment dire ? ce n’est pas d’attendre qui fait mal au cœur
c’est de n’attendre rien
c’est d’attendre sans rien n’espérer
c’est d’attendre à la façon d’un sage

morale de cadavre morale de déjà mort morale de fantôme
qui accepte de hanter des lieux où il ne peut plus vivre
où il ne vivra pas où il n’a pas vécu

j’aimais autrefois et on ne m’aime plus
les choses sont juste là posées sur les fenêtres
détenues dans une tristesse impossible à cerner

on passe avec de la beauté sous nos paupières
tous les visages croisés l’on voudrait les toucher
bouche pleine corps serré le désir assène sa logique
ancienne

l’espérance de l’amour est la pire des angoisses
comme la mémoire étouffe d’être ainsi convoquée
on peut passer une rue et y voir partout un rappel

seul au premier jour du passage sur cette place
seul encore quand l’on y passe un soir
on se souvient de soi des années en arrière
la solitude va avec nos pensées comme un fil qu’on déplace
personne ne vient

combien de temps nos lèvres…
on pourrait presque boire son thé comme on embrasse
personne ne vient

le pire est la pitié infligée à soi-même
pitié insensée d’être seul
honte de vouloir être aimé
quel orgueil nous pousse à embrasser des rêves ?

il n’y a rien dans l’espérance qu’une tricherie qu’on connait
on ne se console de rien de se savoir consolé
il nous arrive de tourner des heures autour d’une idée
comme un fou qui voudrait raconter une histoire
sans en avoir le début le milieu et la fin

certains corps sont des violences curieuses des violences à rebours
partout la joie est accrochée sur leur peau
du désir va de leurs lèvres à leur dos
et ils passent

faut-il ainsi que toutes les belles choses passent ?
que tout ce qu’on aimerait vivre se délace loin de nous ?
et l’amour est-il ainsi qu’une chose qu’on espère
frontière toujours poussée plus loin de nos frontières
espace qui s’espace d’avoir été pensée ?

l’espérance de l’amour va ce soir ainsi
et demain sera passé

Publié dans Poésie | Laisser un commentaire

Europe

20180607_023721 (3)

la folie d’Europe a quartier dans tes doigts
l’autrefois agite ses bras tendus vers moi
opales lanternes jetées en l’air

obscurité brisée sur le brisant des mers
cent langues furent coupées d’avoir soufflées « tais-toi »
l’impossible a le goût blanc du fer

comme je l’entends depuis mon dos tourné
l’océan glisse en moi toute sa main fermée
poing clos sur le mystère des dieux

mon angoisse flotte de la mer à la côte
la lune sable ses adieux à la terre
l’alors ruisselle de la plage aux enfers

mon rêve d’Europe est un rêve nocturne
je prierai longtemps je fermerai les yeux
ma bouche sera ouverte au milieu des adieux

Publié dans Poésie | Laisser un commentaire

Le lac

20180610_191751

les arbres vont les traits tirés au lac
et s’y penchent
dans l’eau va le ressac inconstant
des branches
le bois flotté le bois morts le bois liquide
l’on boit l’or
l’alcool les mains plantés dans la vase
de la rive
têtes coupes verres enfoncés
dans le sable
tout ce qu’on efface ainsi d’avoir
été trop ivre
il se hurle qu’on existe aussitôt
qu’on a bu
aussi boit on autant que
l’on peut boire
le lac vidé combien sont visibles
nos dépouilles
un homme s’espace de temps en temps
dans la nuit
il passe au-dessus des yeux comme
une étoile qui luit
un couple est suivi jusqu’aux confins
du monde
on n’entend plus que le cri des amis
à la ronde
le temps va ainsi sous les ramures
du ciel
à notre place n’est qu’un demi-sommeil
vie à peine
vécue langueur sentie à peine
on embrasse
sa peine comme une chose qui vient
notre souvenir déjà n’est plus
qu’un souvenir

Publié dans Poésie | Laisser un commentaire

Journal #1 – Parole-paroi

20180606_234654 (3)

Dans des notes, retrouvées ce soir, sur l’Absence de Fédida, je lis, pêle-mêle : « présence de l’absence » – « état fantomatique du discours » – « dissolution / disparition / désagrégation du narrateur dans la forme de son récit » et surtout un mot, seul et insensé : « paroi ». Il me faut un temps pour comprendre : je ne voulais pas écrire « paroi », mais « parole ». Les aléas des correcteurs automatiques produisent parfois des rapprochements de sens qu’aucun poète ou philosophe n’aurait pu faire. Ce n’est pas que la technologie triomphe sur la pensée, non, c’est que la pensée et le langage recouvre, comme une marée, ce que le hasard produit. « Parole » et « paroi ». Je n’y avais jamais pensé jusqu’alors, mais il y a dans ces deux mots une filiation intime, un secret commun. La « paroi » c’est le mur, c’est la séparation, c’est ce que je peux gravir et ce qui m’empêche de passer. Depuis des jours, incapable d’écrire comme il faut, je suis devant ma parole comme devant une paroi et j’attends.

Double vertige de l’écriture : vers le haut et vers le bas. Quand je parviens à dire et à nommer me saisi ce vertige si grisant d’un regard jeté des hauteurs vers la vallée. Suis-je monté si vite ? Puis-je surplomber plus mon sentiment ? Quand je suis, comme maintenant, inhibé par je-ne-sais-quoi et que rien ne s’écrit correctement, c’est le vertige sublime d’un regard qui, du fond des combes, regarde les cimes. Faut-il grimper là-haut ? Pourquoi faire ? Pourquoi dire ? A peine ais-je voulu écrire, que l’acte me paraît vain. Curieuse illusion de la perspective. Parole-paroi. Poète-grimpeur. Est-ce cela, tout ce jeu, de la varappe en milieu sémiotique ?

Il est vrai souvent que j’éprouve l’absence dont parle Fédida comme une matière à l’intérieur de laquelle il serait question de sculpté ou de passer – ce qui signifie la même chose. Je la ressens comme je ressens ma chair : indistinctement et par à-coups. L’angoisse vient de mon incapacité chronique à en donner une cause. C’est une absence sans absent. J’ai peur parfois qu’elle ne soit qu’une esthétique confortable pour celui qui, à défaut d’avoir de quoi manger, s’invente une faim qu’il n’éprouve qu’à peine. Je me demande vers qui ou vers quoi j’écris. Ce sont là les premiers mots de mon premier journal et je ne sais pas où ils vont. Ma parole est si soluble que je ne peux la faire tenir qu’en la racontant elle-même. Passe-temps aberrant où je fais le récit d’une absence pour l’éprouver comme telle. J’imagine quelque fois que si je parvenais soudainement à écrire un roman entier, ou un recueil entier, si je réussissais à clore un texte en me disant : « c’est fini », alors mon angoisse deviendrait une angoisse au carré. La présence n’est-elle pas plus fantomatique que tout ?

Il faut exister à la hauteur de ce paradoxe qui veut qu’une paroi ne peut être franchie que si elle s’achève. Je ne peux grimper aux falaises que parce qu’elles ont la délicatesse de s’absenter au bout d’un moment : elles existent densément sur trente, quarante, soixante mètres ou plus puis elles se taisent, elles s’en vont. Un mur immense et infini. Une parole toute entière présente et sans fin rendrait toute écriture impossible, tout discours vain : je serais grimpeur d’une paroi qui n’a pas de fin. Bien sûr, la parole est ainsi et ce n’est qu’au prix d’une illusion fragile grâce à laquelle je peux croire qu’il y a de l’absence à dire dans tout cela. Tout a été dit – je ne veux pas dire « tout a été écrit » – parce les choses existent sans partages, sans aspérités, sans béances et sans places pour les mots que j’utilise pour les dire. Je dois brûler les objets pour pouvoir les écrire. Je ne fais jamais que le récit des cendres d’un monde qui a du disparaître pour me laisser une place.

Publié dans Projet, Prose | Laisser un commentaire