Rien n’est douloureux

tu sais ce que veut dire se trouver
de bout en bout se trouver

car rien n’est douloureux
si ce n’est ceci
se retrouver partout

une douleur d’avant tout
d’avant toute la douleur connue
d’avant toutes les douleurs possibles
une douleur d’avant soi
quand tu n’étais qu’un mime

ceci : être là,
se voir
et se retrouver

puis creuser le terrier

tu tombes dans un puits
un jour

en tombant tu t’en fais un terrier

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Machine

Je nourris le désir d’une machine parfaite. Je l’imagine ainsi : des mécanismes précis et transparents fonctionnant selon une logique connue de tous, sans mystère, capables d’activer tout ce qui doit être activé, de mettre en branle tout ce qui nécessite un élan. Je me représente un instrument exactement semblable à la vie elle-même, mais qui ne reproduirait pas les imperfections et les anomalies que tu connais et dont l’usage serait aisé. Fabrique d’une paix durable, en moi et hors de toi, qui me conduirait en des points préalablement disposés, semblables à des relais dans un circuit électrique et qui me dispenseraient des inutiles souffrances de l’hésitation. Je me représente les rouages, les moteurs, les turbines, les câbles. Mon espoir est niché au centre de cette industrielle éternité d’automate – nid d’oiseau discrètement lové entre les bobines d’une horloge de gare. 

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L’Île #4

Je me représente ce livre, que je n’ai pas écrit, comme une légère variation de température dans la météorologie générale de mon écriture. Je veux dire qu’écrire ce livre, de la première à la dernière ligne, le conclure, serait, de mon point de vue, pour moi-même, un évènement comme l’ère glaciaire de mon écriture : période définie entièrement par une certaine température et dont il serait difficile de sortir. C’est parce que j’ai peur de ne pas savoir infléchir la courbe de mon écriture que je crains terriblement d’achever quoique ce soit. Il est toujours possible, quand on ne s’arrête pas, de virer lentement le bord de son devoir, d’en faire varier très doucement la trajectoire – jusqu’à la plus stricte circularité, mais il n’est pas facile de reprendre un mouvement interrompu. Celui qui s’arrête ne sait jamais s’il pourra reprendre. Le coureur sait bien que le repos au bord de la route est la pire erreur possible dans une course au long cours : il faut toujours avancer, même si ce n’est que de manière infime, même si ce qui était sprint n’est plus qu’une marche de vieillard.

*

J’imagine aussi ce livre comme un lieu qui n’est connu de personne où quelqu’un parlerait encore. Ce lieu se situe quelque part où on converse en silence. La voix ne me parvient qu’à travers un mur et simplement par bruits, bribes, éclats que je ne comprends pas bien. J’imagine que mon oreille colle à la cloison de ce lieu – ce lieu qui est mon livre – et que j’écoute encore. J’imagine qu’il me faudrait comprendre que ce qui est dit n’a strictement aucune importance, aucun intérêt. Ce livre où parle quelqu’un, mon livre, est pareil à ces discussions qu’on écoute, dans un train, somnolent, d’une oreille distraite. Par exemple, un couple devant nous murmure et nous les écoutons. Notre oreille tombe dans leur parole et nous nous endormons un peu avec ce qu’ils se disent. Puis, nous nous éveillons, peut-être parce que le train passe un tunnel très sombre, et nous nous rendons compte que la discussion que nous suivons depuis une heure n’est rien discussion banale, une discussion que nous avons eu nous-même déjà cent fois et qui déjà ne disait rien. Nous savons pourtant que nous ne pouvions pas ne pas écouter. L’impossible n’était pas d’écouter, mais de ne pas écouter. Le silence était le pendant nécessaire d’une parole vide ou évidé. Dans le silence est creusé un terrier où nous somnolons et ce terrier est un monologue – ce livre, le mien – tenu par quelqu’un qui n’est pas moi-même, mais que se confond à moi-même.

Dans un rêve, une fillette se trouve en haut d’une falaise, en pleine tempête. Elle tend l’oreille vers le fracas. Peut-être est-elle aveugle, ou peut-être ferme-t-elle les yeux. Peut-être est-elle là par hasard, peut-être est-elle somnambule. Mais elle écoute les vagues qui frappent la pierre de la falaise et croit entendre son père lui raconter une histoire. Peut-être est-elle dans son lit et son père, peut-être, lui raconte effectivement une histoire alors qu’elle est endormie. Elle ne sait pas, mais la mer qu’elle écoute fait un bruit qui ne signifie rien, mais qu’elle entend comme une histoire narrée par son père. J’imagine mon livre ainsi. Mon livre, ce livre écrit de la première à la dernière ligne, ce livre achevé, je l’imagine comme un brouhaha écouté comme une histoire réelle et tangible.

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L’Île #3

Comme cet homme malade qui accumulait, dans un appartement d’une rue de Recouvrance, tous les objets possibles, je conserve pathologiquement l’ensemble de ce que j’écris. Depuis la rue de mon écriture, il est aisé de constater, chaque jour, de plus en plus de lignes qui s’empilent dans l’appartement, se pressent sur les carreaux. Comme cet homme malade, qui un jour est mort, je mourrai moi aussi et comme son appartement, mes fichiers seront vidés et les murs de mon écriture réapparaîtrons enfin. J’imagine que sur ces murs une ligne sera visible, assez haut : limite de flottaison des derniers poèmes. Il faudra laver à l’eau claire les murs de ma poésie, racler la surface souillée du parquet de ma poésie, repeindre la pièce entière de ma poésie. Mes poèmes seront classés dans de petites boîtes en plastique transparentes et ces petites boîtes elles-mêmes rangées dans la cave.

Je ne sais pas combien pèse mes écrits. Il est possible pour celui ou celle qui écrit sur un carnet de peser sa poésie. Il faut d’abord peser le carnet vide, avec une extrême précision, puis peser le carnet rempli de notes, avec une extrême précision, et alors sera connu, avec une extrême précision, l’exacte masse de la poésie contenue à l’intérieur du carnet. Une telle opération, répétée pour chaque carnet, permettrait à qui veut de savoir le poids de poésie produite en une vie. Un tel poids n’est pas négligeable. Un tel poids prouve qu’écrire finalement fait une différence.L’enfant sait que la masse des objets, et plus encore la variation de la masse des objets, signifie la différence et que c’est de cette différence, finalement, que résulte le changement. Aussi, je ne peux pas faire taire cet enfant qui en moi croit encore que, si mon écriture change quelque chose, elle doit avoir un poids. Mais, je n’écris pas sur des carnets, mais sur des écrans et la page sur laquelle mes mots s’affichent n’est pas matérielle, palpable et je ne peux pas la peser. Ma poésie ne pèse rien.

De la même manière que je sais que le monde est balafré, je sais aussi qu’écrire signifie écorcher, que pour écrire, il faut d’abord graver l’argile avec stylet. La pointe griffe la terre. Fouille la terre. Marque la terre. Fait cicatrice et plaie. Les doigts, la paume, les ongles se recouvrent de stigmates et de taches : l’épine passe dans la chair tendre. Miracle de l’enfant qui découvre un jour qu’il peut saigner : en lui passe une sève rouge, qui s’échappe par endroit. Miracle de savoir qu’un en-dedans existe, que l’en-dehors est une surface : couche externe d’un quelque chose qui contient autre chose. Ensuite, écrire n’est qu’une certaine forme de la fouille, qu’une certaine manière de fouiller.

            Dans les ronces, nous tombions en ramassant les fruits et finissions en sang. Combien léchaient les plaies ? Ces petites pièces de monnaie au goût de métal : argent directement servi à même le derme. On dit, quelque part, que le cœur peut s’écorcher, qu’il saigne. Il pompe, au-dedans, ce qui, au-dehors fait rougeur. La nacre bleutée est mélangée aux multiples incarnats. Enfin, écrire est dépeindre : décolorer la couleur, atteindre l’os purement blanc jusqu’à l’évidement du plein.

Celui qui écrit au clavier change la manière de tracer – il passe de l’arabesque au fracas. Il ne trace pas : il frappe. Les touches sont des tambours qui cliquètent – insectes de zéro centimètres carrés. Dans la nuit, les claviers éclairés font advenir le jour sous la pulpe des doigts – c’est dans le soleil que le monde est tapé, dans l’étoile que le poumon est crevé. Trop de lumière. Retour au travail du sculpteur qui défaisant la pierre pour l’épitaphe, la sentence. La pierre a disparue.

C’est bien ça. La pierre a disparue. Le centre du projet est projeté devant soi – et donc déjà disparu. La page n’existe pas – ou alors d’une manière si différente qu’elle n’est pas notre idée. Je pourrais tout aussi bien aller n’importe où nulle part. La lettre, le mot, la phrase s’achève avant d’avoir été déposée – si, d’un coup, s’arrête la machine, il ne restera rien.

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L’Île #2

Ce qui peut naître de la frustration est aussi impossible à prévoir qu’est prévisible le motif de la frustration. Très tôt, nous savons qui va être le motif réel de notre frustration, très tôt notre impossible est connu – car nous avons tous, en nous, un impossible à porter, impossible que nous décrétons ensuite pour le monde pour le rendre plus supportable. Très tôt, j’ai su que le langage et le corps serait mes impossibles. Je ne veux pas dire mes difficultés. L’impossible n’est pas une difficulté et, dans une mesure parfois très large, notre impossible peut aussi être ce qui rend nous vie plus facile, sinon plus confortable. Que le langage et le corps furent mes impossibles tient autant à mon éducation qu’à ce qu’on appelle le « caractère », si ce terme peut avoir un sens quelconque. Nos impossibles, au contraire de nos difficultés, ne sont pas des freins dans le cours normal de notre existence, elles en sont tout au contraire la force motrice, le cœur mouvant initial et insaisissable. Peut-être faudrait-il remplacer ce terme par l’antique chôra platonicienne. Peut-être devrais-je dire que j’ai su très tôt qu’en moi le langage et le corps gisaient comme des chaos. Si je porte un regard – forcément naïf en raison de mon âge et de mon inexpérience – sur mon passé, je crois saisir que le langage et le corps sont les deux chaos que j’essaie tous les jours d’informer.

Informer veut dire ici deux choses : les prévenir d’abord, les circonscrire ensuite. Quand je dis que je veux prévenir mon langage et mon corps, c’est que je veux les inviter à la table avant tous les autres, comme des amis qu’on inviterait en premier. C’est aussi que je veux les renseigner d’un élément crucial pour moi, une phrase ou un évènement qui a eu lieu avant eux, presque devant eux, et qu’ils doivent connaître s’ils veulent avoir pour moi un sens. Cet évènement, bien sûr, je le méconnais moi-même et je me retrouve donc dans cette situation absurde où je dois, pour prévenir mon langage et mon corps, utiliser mon langage et mon corps, exactement comme si, voulant informer ces deux amis d’une chose connu de moi seul, je leur demandais conseil ou pire les questionnais directement sur ce fait qu’ils méconnaissent. Ensuite, informer veut dire délimiter, circonscrire, donner une forme. Mon langage et mon corps sont deux feux que je voudrais restreindre à une zone très précise d’incendies autorisés. Très tôt j’ai senti que la relation exclusive entretenue entre mon langage et mon corps m’excluait et ce que je veux dresser est donc une frontière entre eux, une coupure pour me les accaparer entièrement. Je veux briser le couple formé par ces deux amis invités avant tous les autres. Aussi, ma frustration se love dans la double impossibilité : celle de prévenir et celle de circonscrire mon corps et mon langage.

La littérature, évidemment, m’apparaît très vite comme un truchement, une technique particulière capable de dépasser l’impossible. Avec elle, à dix-sept ans, je pressens qu’il ne me faudra peut-être pas tant de travail pour informer et le langage et le corps. Les fautes de mon langage et de mon corps deviennent, à cet âge, non plus des difficultés, mais des impossibles moteurs. Mais, dans la littérature est fiché un poison que je n’anticipe pas, à dix-sept ans. Je ne sais pas que la littérature anéantie ce dont elle parle et que le corps du poème est une négation de mon corps réel, et que le langage du poème est une négation de mon langage réel.

Ecrire devient, pendant dix ans, un véritable travail de la terre. Ces deux amis, le langage et le corps, je les circonscrirais en creusant autour d’eux, ce salon où ils sont invités, moi-même, des douves profondes et les informerais en les abreuvant d’une dizaine, centaine, d’un millier de messages, d’images, de formulations diverses. L’évidement par le langage du corps m’a conduit à la construction d’une île, ou plutôt à la mise en eau d’un océan qui entoure le territoire où, par moi, le langage et le corps furent invités. J’habite une île avec mes deux impossibles.

*

Par principe, l’île est une région où le mouvement naturel est circulaire. Dans mes moments de pire angoisse, de frayeur, de colère, je me dirige spontanément de cette manière-là : en cercle. Un soir de séparation, je me souviens avoir tourné autour d’une table pendant deux heures et demie – c’était la seule manière de me consoler de la flèche qu’est nécessairement l’existence quand elle nous échappe. Évidemment, le roman que j’imagine est toujours un roman qui brise ou entérine définitivement cette circularité : espoir d’une libération ou condamnation définitive (autre forme d’espoir, plus grand peut-être).

Mon premier projet de roman était l’histoire d’un homme partant à la recherche d’un autre disparu ou mort (ni le lecteur ni l’homme ne le savent). Dans ce roman, le personnage principal devait se séparer brutalement de ces habitudes, de ces gestes quotidiens pour partir en voyage à la recherche de son vieil ami. Ensuite, et lentement, imperceptiblement pour le lecteur, l’espérais-je, il devait revenir sur ses pas, par un long détour retourner au lieu initial pour comprendre, à la fin, ou bien que cet ami qu’il cherchait n’existait pas, qu’il était lui ou qu’il n’avait jamais quitté la région.

Mon deuxième projet racontait l’histoire d’un homme qui, sans raison, commençait à suivre quelqu’un d’autre que lui, partout. Sans plus de raison cet autre, suivi par le premier, acceptait l’état de fait et laissait le suiveur envahir son espace intime, le suivre jusque dans sa chambre à coucher, jusque dans sa salle de bain. Lentement, l’affaire était connue dans la ville et d’autres suiveurs faisaient leur apparition et le suivisme devenait un véritable phénomène de société jusqu’à ce que, après des années, le monde entier s’organise en deux clans : ceux des suiveurs et ceux des suivis.

Je me souviens d’une discussion avec Marie-Anaïs dans un restaurant lyonnais où je lui expliquais, très mal, mon désir d’écrire un roman cassant la polarité habituelle des romans. Il m’était impossible de clarifier cette polarité et je ne le peux pas plus aujourd’hui. Je crois seulement qu’en moi s’agite un mouvement qu’un roman réel briserait – je veux dire que ma ritournelle obsessionnelle : corps, langage, corps, langage, corps, etc. ne pourrait trouver son domaine dans un roman qui ne serait plus le mien dès lors qu’il serait achevé. Aussi ai-je peur des intrigues – lignes tirées allant d’un coup de A à B, de B à C, de C à D et ceci jusqu’à la fin. A vrai dire, je ne pleure en lisant un livre que quand fin est écrit à la dernière page et mon œuvre préférée est Le Château de Kafka : récit qui, singulièrement, s’arrête au milieu d’une phrase et donc ne cesse jamais.

*

Cette île est un dépôt. Sa peau est une dépouille. L’enfant en moi aime l’îlot qui résulte de l’empilement de ses propres affaires : déchets, vêtements, sang, crachats, merdes deviennent le domaine où habiter. « Habiter, c’est laisser des traces » disait, je crois, Walter Benjamin. Peut-être faudrait-il dire que l’habitat lui-même résulte de la trace, de l’empreinte ; j’habite dans mes restes, dirait l’enfant en moi. L’enfant qui se roule dans l’eau de son bain froid. L’enfant qui plonge sous la pile de chaussettes sales. Plaisir de l’enfant, en voyage, à l’arrière de la voiture, serré entre des bagages qui sont un nid fait de ses affaires.

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