Hôpitaux

Alors que je t’écris, nous chargeons toutes les nuits les hôpitaux de la Création d’Invisibles Moribond.es auxquels j’ajoute des majuscules – pour leur faire crever le plafond des choses inaperçues. Oui, tous ces corps sont, comme moi, de pylônes et de béton transparents, mais aussi d’ossuaires et de caveaux scellés. Iels crépitent comme un tapis d’épines sèches que le soleil vient fouler : écoute. Je te crois prêt.e pour cette poésie d’aveugle sous-marin. Chaque soir, essaie de considérer qu’Ils glissent dans l’introuvable, à la manière de petits mots secrets passés de table en table. Fais l’appel : les Absent.es lèveront la main. Remplis mentalement la fiche de présence. En mangeant ton repas, songe que tu es le professeur d’une classe de Parfait.es Disparu.es.

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Sommeil

20180719_210115 (3)

comment se termine le sommeil fait de plaintes et d’abandons
la destination du rêve je ne la connais pas

je découvre par hasard que des images existent
et qu’elles se forment en moi
comme les pépins d’un fruit
sur l’arbre d’un pays entièrement ignoré

que ces pépins se crachent le matin sans savoir
qu’ils germeront demain
dans le verger d’un lit

qu’il n’y a pas de saison pour récolter le rêve
moisson aléatoire dans l’aléa des nuits

j’écoute le bruit des pas
des cauchemars qui passent
visage contre la terre

je suis la trace aigüe
qu’ils laissent dans la suie

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Créance

dans des colonnes Pessoa travaillent à sa poésie
peut-être le silence est-il la boutique de vêtement
que tous nous espérons
qui bientôt fermera

le livre des comptes brûlera lui-aussi
avec les chiffres qui sont autant de vérités
puisque le nombre ne ment jamais
quand il est honnêtement raconté

toi-aussi à Lisbonne tu aurais
ouvert un livre de poésie
comme un recueil
dénombré les pertes et les profits
de la parole prononcée

écoute ce que je crois est simple
nous nous écoutons
avec trop d’attention et de soucis

nous sommes les enfants gâtés du langage
crois-moi
nous sommes les enfants pourris
nous connaissons par cœur
nos gentilles déclinaisons

ce que tous veulent c’est
un silence que nous leur refusons

pourquoi ?

écoute peut-être
faudrait-il se dépouiller

songe à ta parole comme à ce lourd cadavre
que de vieilles femmes en silence veillent
une nuit complète avant l’enterrement

la lourde chambre de pierre grise
d’étouffante tapisserie de papier peint
le feulement régulier des aiguilles
d’une horloge dans le coin

ta parole morte qu’on vient pleurer
les cousins suivent aux cousins
les oncles chuchotent dans le jardin
les oiseaux frottent le bec aux vitres sales

tout est bien fait ainsi

ce qui s’achève est tendre écoute-moi
ce qui s’achève est tendre

souviens-toi
quand tu racontais l’école à papa
et qu’enfin tu terminais
dans la voiture le formidable bruit
de vos deux langues clouées ensemble

les champs roulaient
contre la joue du monde entier

souviens-toi après l’aveu
la muette évidence de ton lit
comme tu étais abandonné
et parfaitement heureux

les colonnes du langage s’emplissent
chaque jour un peu plus
d’un crédit impossible à rembourser

une créance à l’infini

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Maîtrise de l’incendie #2

Plus tard c’est crépuscule.

Dans la forêt, ma mère hurle
que je suis mort, enfin.

Dans les buissons s’éveille
la grande faim du loup.

Mère couvre mon sommeil
d’une quinte de toux,

mon cou a teinte vermeil
d’animal crocheté ;

mes cuisses sont posées
droites dans le terrier

d’un noir buisson de houx.
La serrure est fâchée

d’être rouillée encore.
On frappe le coffre d’or

de mon torse empaillé.
L’opercule déchiré

de ma bouche se tord.

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Maîtrise de l’incendie

De tous les beffrois qui brûlent,
le tien est le dernier.

Des campagnes, viennent à pieds
les enfants et les hommes.

Des femmes frappent sur le damier
d’une nappe de ciment.

Fond sur le parvis la cloche
de notre père,

qui se promène au sentier
d’ennui amer.

Liquide cierge de cuivre,
d’étain, de pierre :

entre ses pieds s’ouvrent l’enfer
d’un escalier sans fond.

Les familles battent le champ
en récitant comptines.

A la fenêtre, tu entends
leurs chants dans les sillons.

Des fermes humides et sûres
vient le chaos des couverts.

Au village, l’incendie est
une cape de géant,

ciel d’étoiles et de piments.
L’enfant réclame son dessert.

La vaisselle bouillonne quand
s’effondre le haut clocher

Personne n’entend tomber
l’étage de tes prières.

Petits cailloux amoncelés
dans la chaussure d’un vagabond.

L’enfant ramasse bâtons, pommes
de pin, projectiles

qu’il lancera aveuglément
dans la tête des hautes flammes.

Tous s’approchent de la porte
du village ou brasier

et se souviennent d’avoir laissé
l’objet précieux dans le buffet.

Langue malade lèche
la façade d’une vieille maison :

grande, lourde et rêche,
qui se transforme en cendre.

De tous les greniers le tien
est celui qu’il faut vendre,

celui qu’il faut céder,
celui qu’il faut vider
ou celui qu’il faut prendre.

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