Insomnie #32

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J’aspire à la peste brulante des collines
de Giono. Aux langues clouées aux fenêtres.

Maladie courante des jours de fièvre d’été
Où l’on touche à ce qui jamais ne fut
Et ne sera jamais.

Je crois aux chimères et aux mythologies,
Mensonges mutants pour l’insuffisante vie
De ceux qui ne sont pas Atlantes.

J’espère une langue où va le ciel que j’invente,
Où vont les fleuves, où vont les infantes
D’un royaume qui n’a pas existé.

S’il faut creuser si loin sous notre terre
Pour rêver, alors je le fais.

Rien de ce que je sais de la Nature
N’est pas déjà littérature ou poésie.

On ne peut souffrir que de cette peste
Qui ne tua personne.

L’imaginaire n’est pas, comme je le crois
Une chose qui se pense et s’écrit.

Tant d’êtres, je le sais, ne sont vivants
Que d’être défaits ou maudits

Faut-il briser la frontière qui nous sépare
Du poète et du monstre ?

Dehors grincent les fenêtres abandonnées
D’un immeuble que j’ai construit
D’un mensonge ou bien d’une rêverie.

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Héloïse – p.1

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« Le carnaval commence chaque matin à six heures
et ne se termine pas. Une suédoise avant-hier lisait
Tzara pendant le passage du cortège et j’ai embrassé
approximativement ses mains, ses seins, sa bouche.
Elle aurait été mon amante si je l’avais aimé.
Elle ne le fut pas.
Les hommes vont en file indienne déguisé
en empereur ou en moine. Carême,
Bermudes, îlots. Sous l’église va
l’homélie quotidienne de l’amour.
Si l’intelligence met en scène
la totalité de ma vie, alors à quoi bon
jouer ? Hier j’ai dit à Pierre que je l’aimais
et, par peur, il a ri.
Je l’ai haï d’avoir raison en un rire.
Curieux carnaval : avancer les yeux bandés
et se moquer du monde.
Dire ce qui compte, ce qui ne compte pas.
Arracheurs de viscères ou chevaucheurs de révolution :
encore une fois en procession, déguisés de fausses joie.
Chienlit des poèmes qui prennent toujours la forme
de ce que l’on voit. Le boulevard figé
d’être foulé par du vin resté à l’air libre.
Contrôleur de verrous, je déligne les bras,
longues planches, longues branches longues,
et je vais assez loin pour découper mes ongles.
J’aimais la suédoise, mais je t’aimais plus toi. »

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Insomnie #31

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Il est une tristesse qui n’en est pas une et qui nous dépasse. Nous sommes, dans le soir, couvert d’une histoire qui ne nous appartient pas et qu’on enlace comme on enlacerais n’importe quel étranger qui passe. Escher, Fulcanelli, Warburg et Pessoa sont ainsi, ce soir où j’écris. Ils vont, en assemblée d’apôtres, en compte-à-rebours, d’un bout à l’autre de mon séjour exactement comme s’ils traversaient la Place Neuve de Séville. A la fenêtre je suis si proche de voir les oiseaux d’Escher, ces oiseaux qui vont, en grandes brassées, s’embrasser dans la nuit jusqu’à se confondre et se mélanger. L’eau du robinet cascade ainsi que le ferait le torrent boueux d’Iguazú ou du Guadalquivir. Je pense avoir en mon centre un secret qui, en fait, n’y a jamais été déposé. Il est une tristesse qui vient d’avoir été dépossédé du pouvoir d’habiter un lieu où tout n’a pas déjà été pensé, dit, fait, où tout n’a pas déjà été aimé, échangé ou rendu. On peut attendre longtemps avant de croiser une bouche capable de prononcer : « me reconnais-tu ? ».

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Insomnie #30

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j’appareille, depuis l’enfance, des navires qui partent des quais de mon imagination
vers la nuit noire

autrefois je confondais la pelouse et une jungle
le gravier et la ville
le lampadaire aux étoiles

j’allais sur la pointe des pieds en craignant
de marcher sur quelque chose d’important

aujourd’hui je tire des bords vers l’enfance rêvée du vieillard
et ma voile est tendue entre moi et la vie

des espaces sont comblées d’avoir été vivant sans vivre
d’avoir été amant sans avoir aimé
d’avoir été perdu sans avoir voyagé

jusqu’où peut-on aller ?

ce que à quoi j’aspire ce n’est pas le voyage c’est à l’inconfort
aux dimensions rêvées de la jeunesse
qui ne confond rien mais qui sait.

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Les mains sales

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De quoi mes mains ont-elles été salies ?
Qu’ais-je enfermé dans mes paumes
ce jour-là face au palais du Rhin ?

A l’est menaçait du ciel jusqu’au le sol la Théologie.
C’était la première fois et le premier matin.
Trois bosquets fleurissaient blancs atones dans la neige.

A qui disais-je ce qui ne peut qu’être dit à l’oreille ?
Fragments, monceaux, phrases qu’on écorche en morceaux,
mots qu’on adresse en courant pour éviter les morts ?

Pourquoi se souvient-on comme on traverse les ronces
pour aller chasser les mûres ?
Pourquoi tout ce qui fut heureux est aussi blessure
qui ne se soigne pas ?

Ce soir je vais voir ailleurs pour marcher dans les pas
de ce jour seul d’hiver.
Il est des prières qu’on s’adresse en riant,
qui ne vont à personne.

Qu’ais-je lâché autrefois dans le fossé d’automne ?
Et combien de temps dure le son des cloches qu’on sonne
pour rappeler les fantômes de leur ancien cimetière ?

Quart de siècle pressé sous nos pieds pour vendange.
Qu’il est lourd de vivre en s’enterrant sous une mémoire ancienne.
Qu’ont-elles mes mains pour avoir tant vieillies ?

Les mains libres d’Eluard plante-aux-oiseaux leurs ongles nus
et descendent la pente têtue de la Montagne Verte.
J’aimerai encore ou j’aimerais peut-être.
Tout ce qui a été peut-être revenu.

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L’appartement de la rue Pierre Loti

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L’abribus d’en bas brille comme un tableau d’Hopper. Les phares rouges des cargos éclairent à peine la rade. Les murs verts paraissent noirs à cette heure. Il est rare de quitter les choses en les regardant assez. Demain je pars et ici n’existera plus pour moi. Les meubles seront déplacés et il pleuvra toujours sur la rue Pierre Loti. Les grues feront toujours bleuir les nuits du Jardin des Explorateurs. Je sais que ce qui a été vécu ici restera d’une manière ou d’une autre dans le plancher et dans l’air. Je passerai sous la fenêtre, au hasard, parfois et je dirai à qui est là : « j’ai habité l’immeuble ». Le balcon sera vide des plantes de ma mère. L’orange des lampes aura disparu. « J’ai habité ici » dirais-je et ici voudra dire autrefois. Maintenant j’y habite encore, j’y suis encore un peu. Mais l’autrefois vogue déjà dans les objets posés. La statue sculptée du grand-père attend d’être placée ailleurs. Il y aura rue Pierre Loti un petit cimetière timide et discret connu de moi seul. Combien de mémoriaux peuplent ainsi l’existence ? Des villes entières quadrillées de « je me souviens ». Combien ont-ils été à dire « j’ai habité ici » alors que j’étais au balcon à regarder la mer ? Tant d’autrefois épousent sans le dire des maintenant.

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Déserteur

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peut-on perdre en dix jours le pouvoir de reconnaître son visage ?
les mains passent en chemin sur des joues étrangères
qui sont nôtres
peut-on partout être avec quelqu’un que l’on ne connait pas
le matin et le soir dormir contre soi-même
comme si nous nous étions aimé jusqu’à n’en plus pouvoir ?
est-il possible de vouloir faire chambre à part
d’avec ses mains ses yeux son cou son ventre
jusqu’à faire de la fatigue un corps qui nous appartient plus que nous-même ?

et jusqu’où la solitude peut-elle aller avant de se retourner en présence ?
à quelle point faut-il y avoir gouté pour la confondre avec des retrouvailles ?
d’où vient le plaisir accordé à celui qui est seul d’éprouver sa solitude en vertiges ?

le vertige de n’être embrassé par personne
de n’être pas touché ni regardé longtemps
la nausée de n’être qu’une surface d’y avoir été confondu
jusqu’à s’y confondre soi-même
et la volupté atroce de ce pouvoir accordé
à celui qui peut disparaître
de n’être plus sans mourir
jusqu’où mène-t-elle cette ivresse ?

je pense qu’un accord secret existe entre l’exilé et son exil
harmonie partagée entre le désert et le déserté
l’un et l’autre ramené à la matière inconsistante et fragile
de ce qui peut brusquement s’envoler ou bien
construire des palais

 

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