Préparatifs

Paul Klee

Une grande pièce chaleureuse. Une porte close au fond. Sur les murs des étagères pleines de livres. Un large tapis persan au sol. Des boiseries au plafond. Des tentures et des rideaux accrochés aux fenêtres. On entend d’une des grandes baies vitrées les rumeurs d’une avenue. On sonne. Quelqu’un dit « oui »  des coulisses et entre en scène. Un autre ouvre la porte et paraît.

Le Docteur : Allongez-vous, si vous le voulez bien.

Le Patient : Je le veux.

Le Docteur : Allez-y.

Le Patient : J’y vais.

Le Docteur : Parfait.

Le Patient : Parfait.

Le patient s’allonge sur le parquet à côté du divan.

Le Docteur : Vous n’y pensez-pas ?

Le patient regarde un instant le docteur. Hésite. Puis, s’enroule dans le tapis.

Le Docteur satisfait : C’est mieux.

Le Patient : Effectivement, j’ai plus chaud.

Le Docteur : C’est l’idée.

Long silence. Le Docteur s’assoit sur le divan et commence à prendre quelques notes avec un petit calepin et un crayon qu’il avait dans la poche de sa blouse.

Le Patient : Docteur ?

Le Docteur : Oui ?

Le Patient : J’ai trop chaud je crois.

Le Patient se désenroule lentement du tapis

Le Docteur distraitement : Vous croyez ou vous en êtes certain ?

Le Patient : Je… je ne sais pas…

Le Patient, qui s’était presque totalement désenroulé, s’interrompt.

Le Docteur : Vous parlerez quand vous saurez, c’est la base.

Le Patient : La base de quoi, Docteur ?

Le Docteur gribouillant son calepin : La base de tout. La base de tout !

Le Patient : Évidemment…

Le patient se renroule lentement dans le tapis, si bien qu’il en vient à être face contre terre.

Long silence. Le docteur écrit quelques mots. Il regarde par la fenêtre. Se lève. Ouvre la baie vitrée. Fume une cigarette. Revient au divan et s’y assoit. Tout cela sans regarder le patient enroulé dans son tapis.

Le Docteur soudainement : Eh bien !

Le patient sursaute dans son tapis. Il se désenroule lentement et apparaît son visage. Il a l’air hagard de ceux que l’on réveille au milieu de la nuit.

Le Patient baillant : Eh ?

Le Docteur : Qu’avez-vous ?

Le Patient : Je dormais…

Le Docteur : Pourquoi êtes-vous venu aujourd’hui ?

Le Patient : Ah ! Cela… c’est qu’il est question d’un sujet… eh bien… eh bien il est question d’un sujet… Ah bougre ! Cela est si complexe ! Voyez… j’ai depuis un certain temps… enfin… (baille)… c’est compliqué quoi !

Le Docteur agacé : Monsieur, veuillez ne pas perdre de temps dans vos explications, je n’ai malheureusement pas que cela à faire de ma journée. Vous avez froid, vous avez chaud, vous êtes fatigué, vous vous endormez, vous vous réveillez, vous baillez, cela suffit, au bout d’un moment, ce manque de respect. Vous insultez par votre comportement, non seulement ma personne, mais aussi l’ensemble de la profession, je devrais même dire corporation, qu’humblement je représente.

Silence.

Le Patient brusquement : Je n’arrive pas à mourir !

Silence. Un camion passe dans la rue et fait trembler les livres sur les étagères.

Le Docteur pensif : C’est un problème…

Le Patient : C’est très ennuyeux !

Le Docteur : Je vous l’accorde.

Le Patient : J’ai tout essayé…

Le Docteur : En la matière, c’est ce qu’il faut faire…

Le Patient outré : J’avais tout préparé comme il fallait !

Le Docteur : C’est très important, effectivement.

Le Patient : J’ai réussi à caser ma femme avec mon frère, sans qu’elle ne s’en aperçoive.

Le Docteur : C’est très ingénieux.

Le Patient avec le ton d’un homme expliquant une bonne astuce : Il me ressemble un peu lorsqu’il porte un chapeau.

Le Docteur intrigué : Bleu ?

Le Patient : « Bleu » ?

Le Docteur : Lorsqu’il porte un chapeau bleu ?

Le Patient : Même lorsqu’il est noir en vérité.

Le Docteur : C’est que mon frère me ressemble beaucoup lorsque je porte un chapeau bleu.

Le Patient : C’est lui qui le porte en l’occurrence.

Le Docteur docte : Le principe reste le même.

Le Patient : C’est vrai.

Le Docteur : Qu’avez-vous fait d’autre ?

Le Patient : J’ai fait semblant d’être heureux.

Le Docteur subitement exalté : C’est retord !

Le Patient riant : C’est vrai… Ils me haïssaient tous. La bonne affaire que je me disais ! On meurt plus facilement d’être détesté.

Le Docteur : C’est un fait.

Le Patient : Puis, j’avais creusé un trou.

Le Docteur : Pourquoi donc ?

Le Patient : Eh bien ! Pour ne pas à avoir a payé de fossoyeurs ! Je n’en ai pas les moyens et c’est plus pratique pour tout le monde.

Le Docteur légèrement admiratif : Vous êtes prévoyant.

Le Patient : Oui. Je n’ai jamais été aussi prévoyant que pour préparer ma mort. C’est fort, non ?

Le Docteur : C’est intéressant. Et puis… la suite ?

Le Patient : J’ai laissé le chien partir.

Le Docteur suçant la mine de son stylo : Ah !

Le Patient : J’ai fait une douzaine de prières. Une pour chaque religion que je connais et puis deux ou trois autres un peu généraliste, pour ne pas avoir à me soucier de l’endroit où je pourrais mettre les pieds.

Le Docteur : Il faut être généraliste !

Le Patient : J’ai attendu minuit devant ma tombe.

Le Docteur : Minuit ?

Le Patient : Le symbole ! Le symbole c’est important. Les gens diraient (imitant un ton niais) « c’est celui qui est mort à minuit dans le vieux cimetière ! ». On gagne une réputation avec moins que ça dans mon village vous savez. Je ne voulais pas simplement mourir, vous voyez… je voulais réussir ma mort. Réussir ma mort, c’était mon crédo. Cela fait une dizaine d’année que j’y pense.

Le Docteur : Vous êtes patient.

Le Patient : On me le dit souvent.

Silence. Le plafond tremble comme si quelqu’un venait de tomber lourdement à l’étage supérieur.

Le Docteur : Minuit est venu ?

Le Patient : Ce fut long. J’étais arrivé à onze heures au cimetière : pour cause que j’avais pas envie d’arriver en retard.

Le Docteur : Le cimetière est loin de chez vous je présume…

Le Patient : Dix minutes, il me semble.

Le Docteur : Ah…

Le Patient : J’ai attendu… attendu… j’ai mangé un peu… j’ai bu un peu… je regardais mon trou. Un moment j’ai voulu l’agrandir, mais je n’avais plus de pelle : je l’avais oublié.

Le Docteur : C’est fâcheux.

Le Patient en colère : Ce n’était pas le pire ! Un quart d’heure avant minuit, j’ai voulu écrire ma lettre.

Le Docteur : Votre lettre ?

Le Patient : Vous savez ! La lettre qu’on écrit quand on veut mourir. Mon beau-frère, qui était un idiot, en avez même fait une lui pour sa mort. Donc j’ai voulu faire la même chose. C’était mon point d’orgue en quelque sorte…

Le Docteur avec assurance : Il faut toujours une pointe d’orgue pour une belle mort.

Le Patient : Sauf que rien n’est venu.

Le Docteur : Rien n’est venu ?

Le Patient : Je n’ai pas réussi à écrire une ligne. Il manquait quelque chose. J’ai essayé… deux… trois mots… et puis voilà, l’heure est passée. J’ai manqué mon heure faute d’inspiration….

Le Docteur : Je regrette…

Le Patient : Je m’étais si bien préparé ! Et juste… le moment venu… (résigné) pas d’inspiration !

Le Docteur : L’inspiration c’est la clef. Déshabillez-vous, nous allons voir ça.

Le patient se désenroule totalement du tapis et se lève. Il enlève son chapeau. Le docteur s’approche avec son stéthoscope et le pose sur le crane nu de l’homme.

Le Patient grelotant : C’est froid !

Le Docteur concentré : Inspirez !

Le patient inspire bruyamment.

Le Docteur : C’est bien ! Vous-voyez, quand vous voulez ! Maintenant, expirez…

Le patient tombe. Mort.

Rideau

Publicités
Cet article a été publié dans Théâtre. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s