Monologue #3

IMG_3417« La pierre remplace mon plafond et voilà que les saisons, tout à l’heure passées, maintenant se rapprochent de moi et je ne sais rien d’elles et je ne peux rien en dire et si je m’en rapproche elles s’éloignent. Hier j’ai brisé mon été sur ses épaules et maintenant je suis ici, avec vous, à dénombrer nos griefs communs, à mugir contre le ciel comme s’il avait quelque chose à voir avec moi. Je suis dans un état de délabrement moral absolument complet et j’ai le sentiment d’avoir brûlé tous mes repères d’antan. Où je suis ? Qui le sait ? Personne ne se doute de mon existence et je me suis perdu trop loin. Qui me cherche ? Personne non plus. Ma vie est exactement similaire à cet endroit où j’ai élu domicile, elle a l’allure d’une presqu’île lointaine, elle tend un bras rocheux vers le vide ou la mort ou l’inanité. J’ai aimé trop fort, voilà tout, et cette expression-là je dois encore l’arracher du cadavre froid d’une mauvaise chanson. Avant je disais aimer mieux haïr qu’aimer encore, mais je disais des conneries : je ne désire plus rien et je ne vois plus rien. Mais tout jour se termine, comme je le dis parfois à la mariée qui me tient compagnie, tout jour se termine et sa beauté aussi elle va mourir. Je pourrais presque être heureux à cette idée, en vérité je suis heureux à cette idée. À peine éclose, à peine fanée.

Pendant ce temps je brosse mes forêts d’immondices et je joue au faiseur d’or. Vous n’imaginez pas tout ce qui se retrouve ici ou là. Et puis, une fois que vous avez piqué quelque chose dans le cœur de la terre, il faut jouer d’imagination. Ma mariée est l’exemple d’un tel ouvrage. On me dit fou d’aimer une robe, mais que l’on me trouve une seule personne ayant aimé plus que ça et je veux bien me damner, même si c’est déjà fait. Alors oui, Monsieur, j’admets ne pas m’encombrer de certaines fictions commodes pour la vie sociale : l’idée d’un corps habitant la robe, l’idée d’une âme habitant le corps. La seule chose que l’on me reproche c’est de ne pas participer au mythe commun et, en y pensant bien, je suis prêt à croire qu’il s’agit là d’un reproche tout à fait recevable, le seul et unique reproche tout à fait acceptable en fait, mais je suis perdu dans mes limbes ici depuis des décennies et je ne dis rien, je ne fais rien, je ne bouge pas, si bien que ma dépravation mythologique ne peut aucunement toucher le voisinage.

Connaissez-vous Viziantès ? C’est un auteur espagnol que j’ai inventé il y a quelques semaines et qui a écrit qu’un auteur, pour être auteur, devait écrire de si loin, écrire de si loin qu’il serait impossible pour quiconque de le lire et même de si loin qu’il serait impossible pour quiconque de dire qu’il est écrit quelque chose, de si loin, finalement, qu’il serait même impossible pour quiconque de croire qu’il existe un auteur. Dieu se cache dans les détails, comme disent les gens, moi je pense qu’il ne se cache pas, c’est juste un vieillard ou même n’importe qui d’entre nous, qui écrit de si loin que personne ne peut le croire.

Tout ceci peut vous sembler incohérent et manquer de sens latent, le sens latent c’est ce qu’il faut au monde pour marcher, mais en fait ce que je veux vous faire comprendre c’est que je suis ce Dieu et que toutes mes bizarreries sociologiques, toutes mes absurdités existentielles et toutes mes maladies morales ne viennent que d’un problème de distance entre vous et moi. Il faut cueillir la chance que nous offre la distance de ne pas exister ; restez dans vos rues assassinées par les vieux et les marronniers et je reste dans mon vide urbain où il vous est si commode de faire reposer vos choses. Personne ne connaît l’heure de la chute et personne ne sait quand nos belles nuits, nos si belles nuits fanées par les lumières, nos si belles nuits finiront. Souvent je me couche avec l’idée que je suis comme un fossoyeur qui s’enterre lui-même, vous savez, un fossoyeur qui aurait compris que sa plus grande mission n’est pas de mettre les autres en terre, mais de s’y mettre soi, qui aurait compris qu’il faut, à défaut d’autre chose, se réserver la meilleure des places. Je suis là, au milieu de ce que vous avez si poétiquement appelé votre « terrain vague » et je me confonds la nuit avec la nuit, le jour avec le jour, je suis une brume fauve quand le brouillard se lève, je suis aussi bleu que le plus bleu des nuages et tous est bien. Le matin je bats au même rythme que les battements du monde. Je suis juste un peu plus loin des autres et juste un peu plus en retrait. Les grillages font une belle frontière pour ceux, comme moi, qui veulent vivre une vie de retraite sans perdre le bonheur de voir des visages. Je garde ma mariée contre mon corps pour lui tenir chaud, je lui dis mon amour et je me souviens de l’été où j’ai brisé quelque chose sur des épaules. Vous savez bien, au bout du compte, il faut vivre tout de même. »

Il avait dit ça d’une traite, sans presque reprendre son souffle, et maintenant qu’il l’avait dit, il attendait, comme d’habitude, qu’il se passe quelque chose. Mais, comme d’habitude, il ne se passait rien. Aucune réponse. « Il n’y a pas plus mauvais public que les choses » pensa-t-il à voix basse pour ne pas blesser son auditoire qui, aussi atone était-il, méritait un peu de respect.

« Il ne faut pas vous étonner d’être si seul vous autres, dit-il à l’évier poussiéreux et à la carcasse brûlée de voiture qui lui faisaient face, vous ne faites rien pour changer. »

Et puis que les choses ne répondaient rien encore et il eut soudain le sentiment qu’elles le jugeaient dans leur silence, qu’elles se moquaient de sa grandiloquence d’être vivant, et il rajouta, d’une voix qu’il voulait la plus impérieuse possible :

De toute façon, tout se termine avec moi

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