La Dissertation [III] – Le long sommeil

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La Dissertation [II]

Écrire, décrire, mentir, tricher, nommer.

Je voudrais reconnaître le mérite de l’incohérence et de l’errance et le mensonge n’est pas le nom que je donne à une intention ou à l’acte délibéré d’une conscience qui voudrait tricher. Le mensonge est le nom que je donne à une transgression qui, si elle n’est pas intentionnelle, dépasse malgré tout les bornes de l’erreur parce qu’elle implique, en son origine même, l’impossibilité du projet qu’elle poursuit. Mentir ce n’est pas toujours cacher le vrai, c’est souvent surtout le rendre impossible. Souvent écrire m’apparaît comme un lent travail d’arpenteur – exercice de délinéation, de territorialisation, de critique au sens strict du terme. Mais, tout en même temps que je veux circonscrire, par un paragraphe ou par un traité, je ne fais que révéler, en négatif, la valeur créative et délirante de la cartographie. J’invente, en faisant croire que je la révèle, la géographie. Le K. de Kafka procède comme le ferait un chat qui, jouant avec une pelote de laine, en déconstruirait progressive l’unité : le jeu du retour, du détour, de la répétition du geste, tout cela déforme jusqu’à la dissolution et écrire ce n’est rien d’autre que produire un tel égarement.

Longtemps, la philosophie m’apparaissait comme l’exercice de conscience visant l’horizon et ma fascination pour les philosophes était semblable celle que l’on peut éprouver pour les explorateurs. Mais écrire n’est qu’un lent, un très lent détour et l’horizon est déjà sous mes pieds. Le réel, ou son idée en moi, ou son idée en nous, n’existe qu’à la manière de l’écho et le viser, de toutes les manières possibles, est aussi étrange que de chercher à entendre dans l’écho le son de sa propre voix. Écoute-toi d’abord, ou tais-toi. Tout arrive de telle manière qu’il me semble souvent impossible d’écrire un mot sans trahir l’idée, le concept, l’histoire, la pensée et je suis presque devenu immobile à force d’écouter l’écho de ce qui vient finalement de moi. Il y a peu de temps je suis presque devenu fou dans une nuit de fièvre pour une raison semblable. Il faisait nuit et je dormais depuis longtemps quand j’ai été réveillé par un bruit, un grincement. Le grincement venait d’un morceau de plastique coincé sur le pied de mon lit et le moindre mouvement produisait un son insupportable. J’en avais conscience et il me suffisait de me décaler de dix centimètres vers la gauche, de tendre ma main vers le sol et de décoincer le morceau de plastique pour faire taire le grincement. Mais je ne pouvais pas : je voulais dormir. Devenu comme l’âne de Buridan j’étais entre deux impossibilités : celle de bouger pour tendre ma main, celle de dormir pour faire passer la fièvre et je me suis lentement enfoncé dans l’immobilité. Au bout de dix minutes, j’étais presque incapable de bouger et au bout d’un quart d’heure j’avais le sentiment que si je ne bougeais pas immédiatement je finirais paralyser à jamais et, par peur, j’ai remué les jambes.

Écrire est ainsi : dans un long sommeil parvenir à bouger.

La Dissertation [IV]

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