Chronique #1

L’heure est pour les passages, les fantasmes et les pierres. L’heure est pour les visages-type, les corps et les voix similaires. Tout semblable et pareil, d’un même mouvement, dans l’allée, s’avance vers les portes. Dix milles identiques, sous les fleurs de maurier, d’aube, d’élantier ou de saule, qui marchent entre les bourrasques et qui enrobent leurs pas de poussière. Au milieu, deux hommes s’exécutent et rythment l’entrée de scintillements sonores, répétés, lancinants. Cela ne s’éteint jamais, cela ne s’arrête pas : c’est une infinie suite de petits éclats de voix et de métal. Une longue file de gens impossible à reconnaître se déploie tout autour des jardins, des murailles, des rivières. Le paysage est couvert d’hommes qui attendent : d’ici, c’est la plaine qui s’écrase avec eux. Et, sans arrêt, ils passent, poussent, respirent à côté de nous et s’en vont. Des cohortes blanches, bleues, rouges et grises crissant dans le chemin unique. Moi, je suis dans le goulot ; je suis là où tout se referme et où on ne laisse presque rien filtrer, là où les visages paraissent seuls pour un moment encore. Ils vont filer entre les murailles en bois et vont se perdre dans les millions de dos tournés. Ils vont oublier qui je suis et je vais n’avoir d’eux qu’un seul souvenir ramassé : ils ne seront qu’une seule et unique masse. Ils ne seront personne. Ils seront comme une lourde charge de regards glissants en travers de mes lieux, et moi, je n’aurais qu’une mémoire, qu’une image poussive de ces étranges projections de sourires.

Avec le soir, la fatigue a rempli le jardin d’étoiles et de petites ombres fuyantes. Les membres se font lourds et ployants comme des arcs bandés. Des milliers de faces, il ne reste plus que quelques monceaux épars et curieux qui se déplacent en paquet sous les peupliers. La bâtisse énorme et l’eau qui court sont seules maintenant. Elles retrouvent peu à peu la quiétude de ceux qui sont sans regards. Moi-même j’ai détourné les yeux. Moi-même j’ai vendu ma place à la nuit.

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